Identification

Le Jardin de derrière (6) - Où Georges passe un coup de fil

Ecrit par Ivanne Rialland 09.01.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Le Jardin de derrière (6) - Où Georges passe un coup de fil

 

Une demi-heure plus tard, les mollets râpés par la pierre et le nez rouge vif, il se leva pour regagner l’intérieur, dont la fraîcheur soudaine, poignante, le saisit et le secoua d’un tremblement brutal. Le bas de son pantalon retomba sur ses chevilles. Il considéra la cuisine, un moment songeur, mit des bâches sur le sol et gratta la peinture avec application. Au milieu de l’après-midi, il passa au couloir, puis s’interrompit brusquement pour se lancer dans un grand ménage, traînant un sac poubelle à sa suite. Il ouvrit tous les meubles laissés par l’ancien propriétaire, inspecta les placards, fouilla les tiroirs du vaisselier et de l’armoire à glace, inspecta le vieux sofa. La récolte fut maigre : un magazine oublié par sa femme ou sa fille, un jeu de cartes, des enveloppes jaunies mais vierges, un sachet de lavande tombée en poussière. Dans le sofa, sous les coussins, enfoncé profondément entre l’accoudoir de gauche et le dossier, il trouva finalement un soldat de plomb. La découverte lui parut prometteuse. Il regarda la peinture écaillée de la figurine, les minuscules giclures autour des détails les plus fins. Le soldat avait été peint à la main, par un enfant probablement, un débutant en tout cas. Il le retourna en tous sens, cherchant une marque, une trace, il ne savait quoi.

Il laissa enfin retomber le soldat, découragé. Puis le reprit, le glissa dans sa poche. D’un bond il fut au grenier. Des chaises dépareillées, des abat-jour crevés, beaucoup de poussière sur des formes indistinctes. Il redescendit, monta à grand peine l’antique aspirateur, chercha une prise, aspira, s’arrêta. Il changea le sac de l’aspirateur, aspira encore. Avec un journal roulé en boule, il nettoya grossièrement les deux lucarnes. Il se mit alors à chercher, à fureter partout. Il trouva, enfin, quelque chose. Pas grand-chose. Une boîte en fer blanc pleine de petits soldats de plomb peints à la main. Le travail était grossier, les couleurs criardes, il n’y avait pas de nom sur la boîte. Il redescendit l’escalier raide, la boîte entre les mains, la posa sur la table dans la pièce de devant. Il alla chercher dans la table de nuit de la chambre le numéro de l’ancien propriétaire.

Il composa le numéro, sans savoir encore ce qu’il voulait dire. Le propriétaire décrocha très vite, au bout de deux sonneries. Georges, pris de court, manqua de raccrocher, puis se lança.

– J’ai trouvé quelque chose dans le grenier, je pense que c’est à vous…

– Je vous ai laissé les meubles. C’était convenu.

– Mais je pense que ça peut avoir une valeur sentimentale… Il s’agit de soldats de plomb peints à la main.

– Des soldats ? Ça ne me dit rien.

– Au grenier, dans une boîte… J’ai pensé que ça pouvait être à vous quand vous étiez petit, ou à vos enfants, même si… même si ça a l’air assez vieux.

– À mes enfants ? Je m’en souviendrais. Et je n’ai pas vraiment passé mon enfance dans la maison. Bien sûr, mes parents ont pu apporter ça avec eux en aménageant. C’est possible. Ça ne me dit rien, mais c’est possible.

– Vous voulez que je vous les envoie ?

– Vous pourriez plutôt m’envoyer une photo ? Votre téléphone ne fait pas de photo ?

– Si, attendez. Je vous envoie ça de mon portable. Je vous rappelle dans un instant.

Georges piocha un soldat dans la boîte, le posa sur le couvercle, le photographia. La photo n’était pas excellente, mais on voyait assez bien les couleurs. Il l’envoya et rappela quelques instants plus tard. Le propriétaire décrocha aussitôt.

– C’est vieux, vous avez raison. Et ce n’est pas à moi. Gardez-les si ça vous chante, ou alors vendez-les sur Internet. Il doit y avoir des amateurs pour ce genre de trucs… Merci d’avoir appelé, en tout cas…

Il allait raccrocher, alors Georges se jeta à l’eau.

– Et la salle de bain dans la cour, les buses…

– Les buses ? De quoi me parlez-vous ?

Georges hésita, se reprit, choisissant une approche plus prudente.

– La salle de bain, elle n’est pas finie ?

– Ah. Non. C’était une lubie de mon père, cette salle de bain. Une sorte de salle de bain d’été, je crois que c’était l’idée. Il n’a pas terminé. C’était beaucoup de travail, et puis une salle de bain extérieure, pour ma mère c’était juste inconcevable. Elle ne se voyait pas traverser la cour en peignoir, même l’été, avec en plus cette vieille pie qui avait toujours un œil qui traîne. Ils pouvaient avoir une salle de bain à l’intérieur, alors pourquoi s’imposer ça ?

– La vieille pie ?

– Vous l’avez achetée avec la maison, si je puis dire… Je veux parler bien sûr de Mme Chaussas. Je suppose que vous avez déjà eu le plaisir de faire connaissance… Ou du moins de l’apercevoir penchée au-dessus du mur de son jardin…

– Tout à fait. Ce fut une rencontre marquante.

– Je n’en doute pas. Quand je dis vieille pie, c’est une manière de parler, elle était toute jeune à l’époque, la vingtaine.

– Quel âge a-t-elle donc aujourd’hui ?

– Oh, elle doit approcher les quatre-vingts, facile. Toujours bon pied bon œil, à ce que je comprends.

– On peut le dire. Votre père… Il ne vous a rien dit au sujet de la salle de bain ?

– Que voulez-vous dire ?

– Je pense qu’il avait un projet… Je pense qu’il voulait fabriquer une turbine. Faire sa propre électricité.

– Oui, ça me dit quelque chose. Il en parlait quelquefois. À cette époque j’étais étudiant, je n’étais pas souvent à la maison. Je sais que ça rendait folle ma mère, il était tout le temps à bricoler quelque chose dans la grange ou dans la cour. C’était la fable du village. Ça n’a jamais été bien sérieux. Je pense qu’il était devenu un peu… paranoïaque. Pas dans le sens… bien sûr. Il se faisait des idées. La guerre. Et puis les Russes. Tout ça. Il voulait être prêt, disait-il. C’était surtout pour s’occuper si vous voulez mon avis. Pour s’amuser même. Je ne suis même pas sûr qu’il savait ce qu’il faisait.

– Vous n’avez pas eu envie de terminer ce qu’il avait commencé ?

– La salle de bain ? Je vous l’ai dit.

– Non. Les buses. Les tuyaux, dans le sol.

– Quoi ? Vous voulez que je rebouche les trous ? Ce n’est plus mon affaire. S’ils vous gênent, bouchez-les vous-même. Et faites démolir cette fichue salle de bain tant que vous y êtes.

Et Georges n’entendit plus soudain que la tonalité au bout de la ligne.

 

***

 

Le crâne rougi par le soleil de la fin de matinée, planté au milieu du jardin de derrière, il notait quelques mesures dans son carnet. Sa femme ouvrit la fenêtre, qui laissa passer une bouffée d’un jazz allègre : « C’est prêt. Dépêche-toi, s’il te plaît. Et toi, viens te laver les mains », ajouta-t-elle à destination de l’enfant. Il ne répondit pas. Le petit se leva à regret, laissant ses soldats éparpillés dans l’herbe. Il le regarda rentrer dans la maison, puis jeta un bref coup d’œil vers le haut du mur où tout à l’heure il avait cru voir surgir la tête de leur toute jeune voisine, qui se faisait appeler Mme Quelque chose, sans que personne n’ait jamais vu l’ombre de son mari. Elle avait de toute façon l’air de tout, sauf d’une épouse villageoise. Il leva à nouveau les yeux. Est-ce que c’était elle qui avait fouiné dans la grange ? Il avait retrouvé tout en désordre la collection de cartes postales qu’il rangeait dans le carton à chapeau. Qu’est-ce qu’elle pensait trouver ? Elle ne croyait tout de même pas que Michel ou Vadim s’étaient épanchés sur des cartes touristiques… Sa femme pensait qu’il se faisait des idées, que c’était le petit. Mais le petit disait que non. Alors… Il secoua la tête, fronça les sourcils. Sa femme ouvrit à nouveau la fenêtre. « J’arrive », s’apprêta-t-il à lancer, impatienté, mais il ne s’agissait pas de cela. « Chéri… Les Russes. Ils sont entrés dans Budapest ». Un frisson glacé lui parcourut la colonne vertébrale. Décidément… Il se tourna vers l’abri. Il n’y avait plus de temps à perdre.

 

Ivanne Rialland

 

Lire tous les chapitres

 


  • Vu : 2079

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Ivanne Rialland

 

Lire les textes et articles d'Ivanne Rialland


Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)