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La Une CED

L’hybridation est le propre de la littérature (par Gabrielle Halpern)

Ecrit par Gabrielle Halpern , le Mercredi, 18 Août 2021. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« Je suis un amphibien, un centaure (…). Je suis partagé en deux moitiés : l’une est celle de l’usine, je suis un technicien, un chimiste. L’autre, c’est celle avec laquelle j’écris (…). Être chimiste aux yeux du monde et sentir couler dans mes veines un sang d’écrivain me donne le sentiment d’avoir deux âmes dans le même corps (…). Je suis resté une impureté, une anomalie en tant qu’écrivain franc-tireur, non pas issu du monde des lettres ou de l’université, mais de celui de l’industrie », raconte le chimiste-écrivain et écrivain-chimiste, Primo Levi, à l’occasion d’un entretien (2). Et si c’était le propre de tous les écrivains d’être des centaures (3) – c’est-à-dire des figures par excellence de l’hybridation ? Leur fonction ne consiste-t-elle pas à hybrider la fiction et la réalité, à hybrider les parcours singuliers des personnages avec l’universalité de l’expérience humaine, à entrecroiser – parfois sans le vouloir – le regard d’un auteur avec la voix d’un narrateur ? A procéder à des combinaisons hétéroclites de mondes radicalement différents, voire contradictoires, par le truchement de l’imagination ? C’est l’écrivain Elias Canetti qui nous offre la meilleure définition de l’hybridation : « jeter son ancre le plus loin possible » (4), c’est-à-dire sortir sans cesse de soi-même et aller vers l’altérité radicale pour devenir sempiternellement autre.

Hautes Huttes, Gérard Pfister (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 17 Août 2021. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Poésie

Hautes Huttes, Gérard Pfister, éditions Arfuyen, juin 2021, 384 pages, 19,50 €

Le poème obombré

J’avais quelques scrupules à indiquer que ce recueil de 1000 poèmes, de Gérard Pfister, a agi en moi comme un moment de dialectique, interaction donc dynamique et profonde entre le sujet qui raconte et ce que raconte le sujet. Puis, en consultant des définitions – philosophiques –, j’ai pensé que ces poèmes pouvaient vraiment articuler une part du réel et un univers, une vision, un style – se démarquant ainsi de la terminologie d’Engels sur le raisonnement dialectique. Car en regardant quelques mots de ces quatrains comme cendre, lampe, la brume, la pénombre des eaux, je crois que l’on peut dire non seulement que cette poésie fait mouvement intellectuel autour d’un dialogue philosophique, mais également fonctionne comme un glacis.

Cendre qui indique l’essence des choses prises dans une ordalie poétique, cendre de la cendre (chère à Derrida) ; matière résiduelle et impalpable de la brume, gouttelettes de pluie formant un écran vernissé ; ou encore lampe qui dans son cercle tremblant confine l’âme du poète dans une inquiétude et presque une douleur ; pénombre de l’eau, où l’écran des eaux du ruisseau fabrique une couche aqueuse sur le lit de pierre du cours d’eau.

L’Espoir musicien, Alain Lévêque (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 07 Juillet 2021. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

L’Espoir musicien, Alain Lévêque, éditions La Coopérative, mai 2021, 80 pages, 12 €

Chercher

Chercher est le premier mot qui m’a traversé à la lecture de L’Espoir musicien. Et cela grâce à une implication poétique de l’auteur, qui signe ici son deuxième recueil de poésie, mais qui a publié des études, des essais, des livres traitant de l’art contemporain par exemple.

Univers ? Sans doute. Surtout, poète qui va à la découverte intérieure (du soi-même, si je puis dire) et qui, de cette manière, reste fluide, ouvert, mouvant, meuble. La découverte de soi en passe là par l’étude poétique d’un mouvement, d’une équation vectorielle.  De là encore l’impression d’un allant, d’un amble du poème, flux capable de faire cohabiter le lecteur avec l’idée du seuil, du passage.

Et cet écoulement, cet exorde amoureux qui se poursuit en quelque sorte, sollicite autrui, l’autre, l’Autre peut-être. Toujours est-il qu’il y a une adresse à l’Aimée (fût-elle celle du Cantique). L’amour de l’autre étant devenu une mémoire des gestes, des humeurs, de la joie et de la tristesse. Il demeure une figure de lumière. Ce qui me rappelle nettement mon premier sentiment à l’égard des Yeux d’Elsa. On y reconnaît avec inquiétude presque, l’empreinte d’une sensation d’amour, et ce faisant, d’une quête.

Le Manscrit, Olivier Domerg (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 05 Juillet 2021. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Le Manscrit, Olivier Domerg, éditions Le Corridor Bleu, avril 2021, 232 pages, 18 €

 

Le poème itinérant

Je découvre avec ce livre le travail d’Olivier Domerg en son obsession poétique autour du Puy de Manse. Texte poétique que je rapprocherais des Eaux étroites de Gracq. C’est bel et bien une forme d’envahissement de la montagne du massif des Écrins qui coule dans le poète. Cette infusion ressemble à l’immersion de l’Èvre, fleuve fameux du voyage de Gracq dans le Maine-et-Loire. Ce Puy-là va au-delà de sa présence physique devant le poète. Mais avec un surgissement, une surabondance d’épithètes, de liens avec l’aspect pierreux, les tons et les couleurs végétales. Cette montagne est plus sujet qu’objet, car elle fertilise le poème et lui donne sa nature : non pas une contemplation mais un labeur actif (comprenant celui de l’ascension physique).

Nous sommes donc devant un texte transversal, qui va horizontalement de l’écriture au paysage et inversement. Phénomènes de va-et-vient. Construire la montagne par sa lecture. Reconstruire sa promenade par la littérature. Poésie itinérante. Écriture presque matérialiste dans laquelle la parole ne quitte pas son motif. Le spectacle des lieux comme page blanche.

Satan, Prince des rebelles (par Léon-Marc Levy)

, le Jeudi, 01 Juillet 2021. , dans La Une CED, Les Chroniques, En Vitrine

 

Insistant, le regard découvre vite derrière les traits de la peur une étrange fascination. Satan séduit, porte dans les syntagmes morphiques et ou discursifs de son mythe de larges pans des rêves les plus fous et les plus obstinés des hommes. Il reste marqué des traces de ses aubes, de la lumière éblouissante de l’Ange Lucifer et de sa révolte contre Dieu. Les premières lézardes qui sillonnent l’ordre édénique voient s’immiscer le Diable sous le masque du Rebelle Suprême à l’œuvre divine, sous les traits de l’Opposant Radical. Au Jardin d’Éden tout son rôle consiste à lever le poids logique de la Loi pour lui substituer un autre ordre logique, pas moins puissant, celui de la transgression, de la rébellion. Et ses arguments portent, parce qu’il y a de quoi. La révolte de Satan met en joue la responsabilité même de Dieu dans le malheur des hommes : créateur de tout, donc du Mal aussi, il installe la liberté des hommes dans l’espace inclus entre sa Loi et l’Arbre de son interdit, mettant ainsi en place les éléments constitutifs et fatals du Péché et de la Chute. Le nom même de Satan prend un singulier éclairage quand on le confronte à son étymologie : le verbe « Sâtan » signifie en hébreu « accuser », d’où pour le nom propre, « celui qui accuse ». On lit dans le Livre de Zacharie :