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La Une CED

L’Etuve existentialiste du Tabou - Juliette Greco, le dernier témoin… (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Mercredi, 14 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Soirée dans l’atmosphère feutrée du Café Laurent, ancien refuge du mythique club de jazz Le Tabou. La contrebasse et le piano soutiennent moderato cantabile des swings roucoulés d’une voix éteinte. De vieux couples américains, affalés sur bas fauteuils, gesticulent romantiquement la cadence des standards familiers. Réminiscence d’une parenthèse historique. L’existentialisme dans la cave enfumée fermente, de jazz se suralimente, de phénoménologie s’argumente, de pataphysique se pimente, de libertinage s’assermente. Boris Vian, ensorceleur de la sulfureuse bacchanale, de son impertinente trompinette attise la flamme. Dans le train-train de la vie quotidienne, Boris Vian tire le signal de vacarme, et le train-train stoppe en pleine campagne, en plein ailleurs, en plein Paris » (Jacques Prévert). Anne-Marie Cazalis et Juliette Greco de leur pétillante insolence assurent la réclame. Raymond Queneau dans le tintamarre se déclame. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty, Albert Camus… dans les vapeurs s’apostrophent et s’acclament. Artistes, poètes, philosophes, potaches et mirliflores s’amalgament. Le cauchemar de la guerre dans le rêve éveillé se volatilise. La liberté retrouvée dans la fête sans entraves se réalise.

Être de trop pour l’éternité : liberté et domination chez Sartre (Partie 1) (par Augustin Talbourdel)

Ecrit par Augustin Talbourdel , le Mardi, 13 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. (…) J’étais de trop pour l’éternité ».

« Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre ».

Jean-Paul Sartre, La Nausée

 

L’homme est un animal libre : tel est le postulat fondamental de la pensée de Sartre, une affirmation récurrente dans sa prose. Libre en ce que rien ne le contraint dans l’absolu, puisque, chez Sartre, il n’y a pas de nature humaine immuable ; animal en ce qu’il doit lutter pour conserver son statut d’homme libre sans cesse menacé. Mais l’affirmation de sa liberté précède toutes les autres, comme une sentence qui condamne ou comme une formule inscrite dans l’être-homme. Jetée sans nature dans l’existence, la conscience libre n’a d’autre choix, pour se connaître et pour exister dans le monde, que de le néantiser.

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 2) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 12 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Pays de l'Est, Roman, Folio (Gallimard)

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly

L’homme est plus qu’un loup pour l’homme

À travers cet épisode de chevauchée meurtrière, Krasznahorkai soulève en filigrane la question étiologique de l’agressivité humaine. Odette Thibault (1920-1987), maître de recherche au CNRS, indique que celle-ci fait partie de notre équipement instinctuel, de notre programme génétique et qu’elle est indéniablement plus prégnante chez le mâle que chez la femelle. La violence, le meurtre, le viol, le crime et la délinquance en général font prioritairement partie de la panoplie masculine et la testostérone ne serait pas étrangère à cette dissymétrie. Odette Thibault explique que « les pulsions primaires siègent dans les vieux cerveaux » (hypothalamus, système limbique), que « l’ablation d’une des régions du système limbique (l’amygdale) rend doux un animal agressif » et que « chez des femmes douces, la stimulation de l’amygdale augmente l’agressivité ».

Où la chambre d’enfant, Luce Guilbaud (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 12 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques, Poésie, Editions Tarabuste

Où la chambre d’enfant, Luce Guilbaud, éd. Tarabuste, août 2020, 72 pages, 12 €

 

Fluide existence

Le fil, même tendu, presque nerveusement, qui lie l’artiste à son enfance, et puisque ce livre nous y invite, est une tension, une attache, une liaison, un raccord avec la littérature, laquelle soutient, justifie, anime cette démarche. Du reste, il y a dans cet ouvrage, dans ce recueil poétique, deux champs organisationnels : le souvenir, l’enfance en sa mémoire spécifique, et le langage qui inscrit, saisit, redit, verbalise le souvenir. Et ces deux ligatures ne font qu’une trame : la chambre, une chambre, une chambre du souvenir, de l’enfance.

Cela dit, cette locution, l’endroit d’où parle le texte, est une voix féminine. Celle d’une enfant qui cherche à se définir, ou plutôt qui cherche à s’écrire, se décrivant aujourd’hui dans la mémoire, enfant traquant, esquissant peut-être la forme que fut l’enfant, la très jeune fille. Il y a donc un dédoublement, une discrépance dans les liens de la mémoire : d’un côté la femme qui est, parce que petite fille, et de l’autre, la femme qui n’est pas, car les définitions sont labiles ; donc une enfant qui n’est pas une fille, mais en train de devenir une fille, devenant fille.

« La rumeur d’un pas libre » : l’œuvre de Loránd Gáspár (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 09 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Loránd Gáspár écrit dans « György Kurtág ou la composition musicale infinie », texte présent dans, daté d’octobre 2005, le 918e numéro de la revue Europe : « Un des traits de la structure, de la constitution de sa création musicale, mais je suppose que cette caractéristique s’étend à sa façon de s’ouvrir à sa vie, c’est d’avoir su toujours suivre très clairement ses intuitions, la singularité de son expérience de la vie, celle de sentir, de percevoir, d’approfondir le fait d’être ici et maintenant, d’épurer sans cesse les lignes de force, les nerfs de sa recherche, sans jamais s’y enfermer ». Cette évocation du compositeur hongrois conviendrait parfaitement à l’œuvre et à la vie propres de Gáspár. Madeleine Renouard, en ouverture du numéro d’Europe que nous venons d’évoquer, résume : « Gáspár occupe dans le champ des Lettres françaises une position unique. Sa langue maternelle n’est pas le français – “ma langue natale comme tu sais te taire”, écrit-il. Traversant “déserts et montagnes”, il a passé le plus clair de son temps à soigner des malades à l’hôpital. Il est donc doublement poète si l’on accepte la définition de Georges Perros dans Papiers collés : “Poème. Un homme est mourant. MOURANT. On le transporte à la clinique. On le sauve. Le poème, c’est l’opération” ».