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La Une CED

Le contre-Meursault ou l'Arabe tué deux fois

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 19 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« Bon Dieu comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir même sa mort ? C’est mon frère qui a reçu la balle pas lui ! C’est Moussa, pas Meursault non ? Il y a quelque chose qui me tue dans ce qui a tué mon frère. Personne, même après l’Indépendance, n’en a cherché le nom, le lieu, la famille restante, les enfants possibles. Personne. Tous sont restés la bouche ouverte sur cette langue parfaite et tous ont presque déclaré leur fraternité avec la solitude du meurtrier. Qui peut aujourd’hui me donner le vrai nom de Moussa ? Qui sait quel fleuve l’a porté jusqu’à la mer qu’il devait traverser à pied jusqu’au jugement dernier de sa propre religion ? Qui sait si Moussa avait un revolver, une philosophie, une tuberculose, des idées ou une mère et une justice ? Qui est Moussa ? C’est mon frère. C’est là où je voulais en venir. Te raconter ce que Moussa n’a jamais pu raconter, vivant ou tué. Mort ou coincé entre la mort et les livres. Est-ce que tu as le livre sur toi ? D’accord, fais le disciple et lis-moi les premiers passages. C’est pour toi que je te demande ça. Moi je la connais par cœur, je peux te la réciter mieux que Moussa si Dieu nous le renvoie pour trois jours. C’est un cadavre qui a écrit : on le sait à sa façon de souffrir du soleil ou de ne pas surmonter l’éblouissement des couleurs et les angles durs de la lumière. Dès le début, on sent ce salopard de Meursault à la recherche de mon frère. Pas pour le rencontrer mais pour ne jamais le faire. Tout le monde s’y est mis par la suite et depuis cinquante-six ans.

Shining, le Labyrinthe du dedans

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Samedi, 15 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques, Côté écrans

 

Revoir, après des années d’abstinence, le « Shining » de Stanley Kubrick, a quelque chose du « déjà vu », bien sûr, mais surtout de la découverte absolue. Un peu comme si, de s’être détaché de la trame narrative depuis assez longtemps, de l’avoir intégrée dans sa mémoire inconsciente, nous libérait en quelque sorte de toute contrainte de lecture directe.

 

Fable onirique sur les entrelacs étranges de l’espace et du temps, conte pour enfants (dans son effroyable cruauté) tressé des fils de l’espoir et du malheur, « Shining » déploie les lignes parallèles d’une redoutable machine narrative et d’un conte symbolique à échos vertigineux. A la topographie centrale du Labyrinthe, métaphore hallucinée et hallucinante qui structure le film et son écriture, font pendants et miroirs les topologies croisées des relations entre personnages, du rapport d’un homme à son écriture (Jack Torrance se veut « écrivain ») et de la scansion alternée du temps et du désir humain.

L'été sarde - I Kallisté

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 14 Septembre 2012. , dans La Une CED, Ecriture, Nouvelles

 

I Kallisté

 

Elle est à bord du Kallisté. Ligne Marseille/Porto-Torres. Elle est à bord de ce bateau qu’elle n’a jamais pu prendre avec Jean. Grève dure des marins. Pirates. Elle monte sur le pont supérieur pour assister au départ,  à l’arrachement de la terre du continent, à l’arrachement de son immense chagrin. Le bateau pilote, petit jouet si puissant, conduit le ferry ; vers le large. Arenc. Les lignes verticales, horizontales de la ville sont un mur de décor. Elles se croisent ; s’harmonisent ; se brisent : tour de verre irakienne au milieu du flot des voitures, cheminée bleue aux tuyaux noirs du Kallisté, orgues industrielles de la nef ; grues rouges qui tournent sur les chantiers, lignes d’immeubles. Défilent les façades de la ville qui sont des blocs de sa mémoire des anciens docks à la corniche vers Endoume. Une amante n’est jamais veuve, la femme au long voile noir qui pleure, qui pleure. Elle est seule. Le bateau dépasse les feux noirs et jaunes qui clignotaient devant sa fenêtre, puis les rochers de Malmousque qu’elle gagnait à la nage. Elle se reposait sur l’îlet et ses pieds se blessaient sur les coquilles des petites moules devenues lames de couteau.

Carnets d'un fou - XVII, Michel Host

Ecrit par Michel Host , le Mardi, 11 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques, Chroniques régulières

 

Le 8 septembre 2012


Rétrospectivité / Prospectivité / Objectivité / Subjectivité / Invectivité / Perspectivité / Salubrité.


« Examinez les esprits qui réussissent à nous intriguer : loin de faire la part des choses, ils défendent des positions insoutenables. S’ils sont vivants, c’est grâce à leur côté borné, à la passion de leurs sophismes : les concessions qu’ils ont faites à la « raison » nous déçoivent et nous agacent. La sagesse est néfaste au génie ; mortelle au talent ».

E.M.Cioran

Torn curtain (Le rideau déchiré), Alfred Hitchcock

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Lundi, 10 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Dossiers, Côté écrans

côté écrans

Le rideau de fer :

Après La Mort aux trousses (North by Northwest), en 1959, Alfred Hitchcock surenchérit avec un autre film d’espionnage, Le Rideau déchiré (Torn Curtain) en 1966. C’est la poursuite du genre, le suspense, en tant que tel, mais d’une facture peut-être plus artistique – détails sophistiqués, camaïeux de couleurs, soins apportés aux costumes, aux accessoires… C’est une œuvre sans doute moins connue, moins adoptée par le public et les cinéphiles comme référence absolue. Le titre, énigmatique aujourd’hui, est sûrement perceptible pour les spectateurs des années 60, renvoyant à la séparation Est/Ouest, à la guerre froide et à une terreur historique.

Les glissements de scénario, les changements d’attitudes, de lieux, les brusques revirements affectifs, les faux-semblants amicaux sont à la fois plus tranchés, plus radicaux et plus troubles. Par exemple, entre l’espion américain passé à l’Est, le professeur Armstrong (incarné par le beau Paul Newman, un symbole masculin américain fort), et le garde du corps passé à l’Ouest, Gromek, (joué par Wolfgang Kieling), ayant séjourné dans un lieu précis des Etats-Unis qui cite avec nostalgie des souvenirs culinaires, campe un décor, tout un lien de connivences se tisse. Ces échanges humains scandent le parcours des deux hommes, de l’étroite surveillance diplomatique jusqu’au crime le plus odieux.