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La Une CED

A qui appartient Albert Camus ?

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 15 Octobre 2011. , dans La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers


A qui appartient Albert Camus ? La question est d’un goût éthique douteux et se rapproche plus du partage du gigot d’agneau que du débat sur l’héritage et la naissance d’un univers. Et pourtant cette question est devenue une tradition à chaque cycle de commémoration posthume pour cet immense écrivain sans pays déterminé. A chaque fois qu’il s’agit de parler de cet homme ou de son oeuvre, ici chez nous ou en France, c’est cette question qui est là, en sourdine, en voix off, en sous-entendu. Est-il algérien, franco-algérien rétroactif, français hésitant, pied-noir universel ? Appartient-il au patrimoine algérien de la « diversité » ou à celui de l’immense tradition culturelle française, bien qu’il soit né ici ? Est-il un « universel » ou un cas particulier ? Son oeuvre est-elle algérienne ou française ? Annonce-t-il un pays ou écrit-il un poignant adieu sans fin pour une terre rêvée mais mal partagée ?

Aujourd’hui, même plus de 50 ans après la disparition tragique de cet homme, on en est encore à cet acte notarial et à ce testament non soldé. Le président français veut en faire une « oeuvre positive » française et se hâte de ramasser les cendres de cet écrivain pour les réduire à un acte de nécrophage en les « installant » au Panthéon.

Ne pas aimer JD. Salinger ? (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Samedi, 08 Octobre 2011. , dans La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières

 

Comment peut-on ne pas aimer J. D. Salinger ?

 

Je sens bien que ce billet n’est pas « littérairement correct ». Le bon usage veut que l’on joigne sa voix au concert de louanges quand une grande figure est universellement reconnue. Plus encore quand il n’y a pas longtemps qu’elle s’est éteinte. C’est ce qui est convenable, même quand on renifle, pour certains, la légèreté du propos ou la méconnaissance réelle de l’oeuvre à mille mètres d’altitude.

Alors vous pensez, quand c’est un écrivain porte-drapeau de toute une époque, d’une génération, il faut un sacré culot pour émettre la moindre dissonance. Ce serait d’un tel mauvais goût ! Non mon grand, tu ne vas pas faire ça !

Bon. Je le fais quand même, bien sûr, sinon je ne serais pas là à vous entretenir. Mais je le fais avec le plus grand respect, cela va de soi, pour tous ceux qui admirent (voire adulent) Jerome David Salinger, et ils sont nombreux, à en juger par la symphonie laudative régulière dont il est l’objet à longueur d’articles.

La mère Michel a lu (2)

Ecrit par Michel Host , le Vendredi, 30 Septembre 2011. , dans La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers

(Photo Yves Marty)

 

L’ARGOT EST NÉ DE LA HAINE !

LOUIS-FERDINAND CÉLINE


Proposé par Raphaël Sorin. Notice biographique de Bernadette Dubois. André Versaille éditeur, Coll. À offrir en partage, n° 48, 2011, 95 pp., prix non indiqué.

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L’argot… quel argot ? Mis en jeu de quelle façon ? Dans quelle intention ? L’argot chez Céline, souvent prétexte à le lire avec passion, ou au contraire à ne pas vouloir le lire. - « Vulgaire ! » - Qualificatif disqualifiant le plus utilisé par les esprits superficiels ou guindés. À la vérité, dans ce recueil de lecture très plaisante il est assez brièvement question de l’argot et bien davantage du style, préoccupation centrale chez l’auteur du « Voyage ». En témoignent sa « petite musique », son « métro émotif », qu’il mettait bel et bien au-dessus du récit ou de l’intrigue. Qu’on relise à ce sujet ses « Entretiens avec le professeur Y ».

La Grange-au-mort

, le Mercredi, 28 Septembre 2011. , dans La Une CED, Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers

Micro-nouvelle


Georges n’aimait pas son métier. Le devoir quotidien de véhiculer et respirer les immondices de la Ville de Paris côté Est n’a rien de vraiment excitant pour l’esprit. Ni de très présentable socialement derrière les zincs du soir. Le comble de l’amertume pour Georges était d’avoir à partager ces tâches ignobles avec les inévitables « bougnoules » que comptent les services municipaux de voierie dans toute cité digne de ce nom. Georges en était devenu aigre et ombrageux, parasité par des haines dont il avait lui-même souvent honte. Il évoquait parfois avec un serrement de cœur la brève période où, sortant du service militaire, il avait tenté avec un copain de monter un petit troquet à Pantin. Mais l’autre buvait, Georges n’avait guère le sens de la gestion, et tout avait sombré avec la rudesse des rêves meurtris. Depuis, il fallait vivre, et le service de nettoiement le faisait vivre. Plus ou moins. Il ne s’habituait pas à sa misère et son caractère en subissait des altérations profondes. Mustapha et Diallo, son équipage de la benne à ordures 7452 N de la Ville de Paris, en faisaient les frais avec la philosophie résignée qui vient heureusement aux souffre-douleur.

Quand Georges arrêta son véhicule à la hauteur des écluses St Martin, quai de Jemmapes, comme chaque matin ouvrable, il savait que ses deux « bougnoules » avaient une minute pour collecter les poubelles du secteur.

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans La Une CED, Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, Maghreb

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.