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Ecriture

Tel Quel (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Lundi, 18 Février 2019. , dans Ecriture, La Une CED

 

Que Monsieur Songe le sache, moi aussi je m’étiole. Est-ce risquer l’indécence que l’affirmer ? De le dire je ne tire aucun bénéfice évident. Je refuse simplement l’autocensure ou la sublimation. Je cherche juste à déchiffrer quelques liens logiques, d’établir des hypothèses voire de découvrir quel problème je devrais me poser plutôt que de touiller ma marinade marinellienne et tinorossinnante constituée de sensations et de sentiments plus ou moins douteux. Sachez toutefois qu’il existe chez moi ni le goût du drame ni celui d’interprétations globalisantes qui reconduiraient aux apories d’un toposromantique.

Certes mon inquiétude ne me quittera pas, comme en témoignent tous les brouillons que j’ai torchés jusque-là pour étancher mes foirades en croyant que chacun d’eux pourrait encore toujours (ou perpétuellement) faire de moi écrivain. Chaque fois je reprends à zéro d’inconduite les chemins déjà parcourus en des parodies de sermons sur la montagne (puisque j’y habite depuis 70 ans). Ils n’ont jamais levé la moindre obscurité. Et dans leur avalanche je me laisse avaler d’autant qu’avec le temps mes find du moi sont difficiles.

Tombeau de Marceline Rozenberg (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 15 Février 2019. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED


Les pères inventent le prénom de leur fille comme les poètes trouvent un titre à leur recueil. Ils partent à sa recherche comme les chercheurs d’or en quête de la pépite miraculeuse. Pendant des jours et des semaines, leur tête cogite, s’agite. Et un beau jour, une présence de syllabes et de voyelles. Un rythme sonore, comme la seule note juste. Indélébile, tatouée sur le cœur. La chair d’un corps dans ce seul mot, toute la vie, toute sa vie d’enfance et de vieillesse. Etre déclarée, proclamée vivante à la face du monde.

Seuls ceux qui aiment en trouvent les secrets, les formules magiques, les raccourcis sentimentaux dans les calendriers, dans les arbres aux robustes branches dont les fruits sont de tendres disparus. Prénoms en fleurs, écloses en fruits mordus, en nuit et en soleil, en pays de cocagne, en saints écorchés, décapités, crucifiés, en fantaisies aventurières et en langues mystérieuses.

Shloïme grimpe les escaliers d’une vieille mairie de lointaine province, avant-guerre. On est en 1928 à Epinal où coule la froide Moselle. C’est le mois de mars, du printemps bientôt.

Le rayon vert (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard , le Vendredi, 15 Février 2019. , dans Ecriture, La Une CED

 

Il se cogne aux rochers d’Omoa. Aux falaises hurlantes. Le bateau s’éloigne, reprend un peu d’élan puis revient à la charge entre deux vagues. La vague, la nuit, la terre. La puissance. Le sel, le fer, l’huile noire du moteur.

Il est plus de trois heures du matin et il s’agit d’accoster, de bien sauter, de ne pas se fracasser. Les sacs sont jetés sur le quai. On se parle à voix basse, on s’embrasse. Quelques minutes pour rejoindre la demeure de sa cousine, Aline est revenue à Fatu-Hiva.

Le pain et les papayes étalent leurs bienfaisances sur la toile cirée, la cuisine est ici le centre de l’habitation. Une table, des chaises de jardin en plastique blanc, la télévision et des matelas au sol. C’est presque tout. On y entre en enlevant ses chaussures, le carrelage est propre, le carrelage est frais à cette heure. Ça sent bon, ça sent le café. Aline veut partir pour Hanavave dès l’aube, qu’importe la fatigue, elle est fermement décidée à effectuer ces trente-quatre kilomètres aller-retour dans la journée. Reprendre la route de son enfance, là où elle distinguait les deux volcans unis pour former l’île, les deux caldeiras s’ouvrant à l’ouest pour abriter les deux villages de Fatu-Hiva. Omoa et Hanavave. Là où précisément des teintes de rose vieilli, de mauve éthéré abondent. Le parfum des herbes sauvages.

Aveu (par Marianne Braux)

Ecrit par Marianne Braux , le Mercredi, 13 Février 2019. , dans Ecriture, La Une CED

 

Le texte que vous lisez là, ce texte n’est pas de moi. Il est de mon premier amour, et de ma mère. Il est d’Edouard Glissant, de Roland Barthes et de Lydie Salvayre. Il est de mon amant, et de mes professeurs. De mes étudiants aussi, et de leurs erreurs. Il est de ceux que j’ai lus, puis oubliés. De ceux que j’adule sans jamais les nommer. Il est de mon père et de ses joyeux cafards. Il est de mes nièces et de leurs histoires. De mes sœurs qui me l’ont dicté sans s’en apercevoir. Non, ce texte n’est pas de moi. Il est d’un Illustre Inconnu dépouillé, du Christ même, décrucifié. Bref, ce texte n’est qu’un aveu de plagiat éhonté ! D’ailleurs ce texte n’en est pas vraiment un. C’est un article de journal que j’ai lu hier, une carte postale de ma mère. Ce texte est un vers que nous nous sommes écrit quand nous croyions encore nous dire oui. C’est un journal intime jamais commencé, une lettre d’amour qu’il faudra brûler. C’est un dictionnaire, un mot entendu hier pour la première fois. Une chanson comme l’on en chantait autrefois. Ce texte est cette phrase que tu prononças avec colère. Ce texte est aussi une prière. Un jeu de mots sans esprit, une drôle de conversation entre deux vieilles amies.

Lettre vénitienne sur un poète évanoui (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Mercredi, 06 Février 2019. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED

1- Mon cher Eric, cette lettre, comme les mélodies de Fauré, sera donc vénitienne. Débarrassons-nous d’abord de l’accessoire : j’ai été fort bien accueilli. Mon éditeur est généreux et il a d’excellents amis. De mon bureau, j’aperçois un petit canal à l’aspect campagnard donnant sur le rio della Sensa. Il est d’un calme parfait et aucun bruit agressif ne me dérange. Avec les brouillards matinaux, je pourrais presque me croire au dix-huitième siècle. Mes hôtes font preuve d’une discrétion exemplaire. Nous ne nous croisons qu’aux heures des repas et la componction teintée d’ironie de ces moments-là, après m’avoir décontenancé, maintenant me ravit : dîner en grande tenue dans une pièce éclairée aux chandelles avec sur les murs des tableaux noircis qui nous toisent m’a un peu étonné au début, mais j’en ai pris l’habitude. Je me rassure en me disant qu’une fois parti de Venise mes souvenirs s’effilocheront comme les images d’un demi-rêve. Le vieux marquis Fontanesi et sa femme ouvrent à peine la bouche. Je suspecte que ma présence leur a été imposée. Leur petite-fille m’interroge poliment sur ma journée, mes projets, mais c’est par courtoisie ou par devoir qu’elle le fait et tout cela l’indiffère. Son jeune frère est plus intéressant mais il intervient rarement dans nos échanges et avec des attitudes de dédain qui m’exaspèrent. Il doit bientôt retourner à Bologne puisque les vacances universitaires s’achèvent.