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Les Chroniques

Être de trop pour l’éternité : liberté et domination chez Sartre (partie 3) (par Augustin Talbourdel)

Ecrit par Augustin Talbourdel , le Lundi, 02 Novembre 2020. , dans Les Chroniques, La Une CED


« Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre ».

Jean-Paul Sartre, La Nausée

La « sainte affirmation » de l’enfant

Liberté et domination ne s’articulent jamais pacifiquement et positivement sinon dans le moment stoïcien de la pensée de Sartre. Sans exagérer la familiarité de la philosophie développée dans L’Être et le Néant avec la doctrine stoïcienne, il semble que cette dernière ait soufflé à Sartre la maxime selon laquelle : « l’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce qu’on fait de ce qu’on a fait de nous ». Ceux qui, par des excuses déterministes, cachent leur liberté sont des lâches ; ceux qui suppriment celle des autres sont des salauds écrit Sartre dans L’existentialisme est un humanisme. Celui qui ne se comporte ni comme l’un ni comme l’autre et qui accepte la domination qu’il subit est, sinon un sage, du moins un homme sensé : Sartre greffe la sagesse stoïcienne dans le cadre hobbesien de lutte de tous contre tous.

A Jérôme Ferrari (4) (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Jeudi, 22 Octobre 2020. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari, Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, Actes Sud/diagonale, février 2020, 176 pages, 18 €

 

À la fin de l’été 2018, je me délectais de votre dernier roman à peine sorti, À son image. Deux années… Mais je vous sais gré de votre parcimonie. Elle dompte ma gloutonnerie et me conduit sur le chemin de la lecture telle que Nietzsche la conseillait pour ses propres œuvres, lente afin d’être digérée.

Vos entretiens avec l’éditrice Pascaline David offrent d’ailleurs largement de quoi me faire patienter jusqu’à votre prochain opus, m’invitant, à travers le regard que vous portez sur les précédents, à en reconsidérer mon palmarès personnel. Un dieu un animal a ainsi pris du galon.

J’avoue pourtant que la quatrième de couverture et l’incipit de ces entretiens, qui présentent le livre comme une sorte de recueil de conseils, m’avaient un instant inquiétée. Vous, vous livrer à cet exercice ressassé, consolation pour auteurs devenus stériles ou exutoire pour célébrités littéraires souffrant d’une prétention démesurée ?

Passage des embellies, Jean-Pierre Vidal (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 21 Octobre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Poésie, Arfuyen

Passage des embellies, Jean-Pierre Vidal, éd. Arfuyen, septembre 2020, 137 pages, 13 €

 

Poésie de la réponse

J’appréhende toujours un peu en suivant, dans la découverte d’un livre de poésie, une idée capable de recouper différents effets littéraires, thèmes, pour en faire une synthèse dans laquelle ma lecture pourrait peut-être paraître partiale ou trop elliptique. Ici, avec Jean-Pierre Vidal, je me suis trouvé dans un univers à part entière. Ainsi, dégager une ossature susceptible de restituer la force de cette écriture demandait un soin particulier. Je pensais, au début de ce petit voyage fait avec ce livre, que l’on pourrait déceler en cette littérature rare – du reste, l’auteur publie peu et lentement – une réflexion sur le pouvoir de la poésie. Puis, j’ai glissé, en franchissant pas à pas et en avançant dans l’ouvrage, vers une idée plus pertinente. Car cet ouvrage ne se réduit pas à une proposition dialectique, où l’on devrait choisir une position, mais davantage y trouve-t-on réponse, une adresse à la fois au lecteur, au poète et à la poésie. Oui, réponse à l’amour, l’amour physique par exemple, au temps, à la mort. Ainsi donc, pas de volonté pédagogique, mais une vision du monde.

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 3) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 20 Octobre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Pays de l'Est, Roman, Folio (Gallimard)

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, Gallimard, 2006, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly, 400 pages, 24,50 €

Le parlêtre moderne, orphelin d’une langue intime et tendre

Dans cette délicate édification, le langage tient une place prépondérante, en tant qu’il sert de ciment, de variable d’ajustement entre les « parlêtres », de tampon amortisseur pour les désirs inexaucés de l’enfant sommeillant en nous. Son étiolement ne peut être qu’une plaie pour la société. Deux personnages du roman de Krasznahorkai symbolisent l’appauvrissement langagier, illustré par la sloganisation s’appliquant à leur action : Mme Eszter, dont le mot d’ordre « cour balayée, maison rangée » préfigure les contours d’une hygiénocratie et d’une aseptisation des conditions de vie citoyenne. Suite à la razzia barbare, elle influence en sous-main un colonel de l’armée afin de constituer une commission d’enquête chargée d’éclaircir le déroulement des faits, confondre les instigateurs de ce carnage et réprimer sévèrement la horde de hors-la-loi ayant cette nuit-là « épuisé toutes leurs pulsions destructrices ». Cette harpie arriviste entend créer un ordre nouveau fondé sur une discipline inflexible, et aspire, à la faveur de la peur suscitée chez les habitants par les exactions barbares, à un contrôle et un dressage étroits des consciences, induisant implicitement une servilité plus ou moins volontaire de la masse, à l’instar du conditionnement hygiéniste et liberticide corrodant en ce moment même les démocraties et supposé contrer les effets d’un virus sorti de son trou, mais dénotant surtout une nouvelle fois un système malade dans lequel l’humain se précipite sur des expédients artificiels ou chimiques pour compenser une immunité naturelle dégradée par ses propres conditions d’existence.

Le Cafard, Ian McEwan (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 20 Octobre 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Iles britanniques, Roman, Gallimard

Le Cafard, Ian McEwan, Gallimard, mai 2020, trad. anglais, France Camus-Pichon, 154 pages, 16 €

Les cafards dorment-ils ? On suppose que oui, même si on avoue ne s’être jamais posé la question. Quoi qu’il en soit, un cafard s’est réveillé un beau matin dans un corps qui n’était pas le sien, un corps immense, dépourvu de carapace, mais avec une tête volumineuse, sans antennes, et (seulement) deux paires de membres. De surcroît, si ce corps n’était pas le sien, ce n’était pas non plus celui d’un quidam. C’était le corps du Premier Ministre anglais.

Cette histoire de cafard rappellera quelque chose au moins érudit des lecteurs. Ian McEwan le sait et il convoque également les mânes de Swift, maître en satire et en misanthropie. Le Cafard ressuscite deux genres anciens : le roman à clefs et le roman à thèse. Le roman à clefs procure toujours au lecteur un plaisir spécial, fait de connivence, même si – comme ici – les clefs sont plutôt grosses. Jim Sams (le cafard) est bien entendu Boris Johnson (à l’état-civil Alexander Boris de Pfeffel Johnson), ce pur produit de l’élite britannique, lettré et polyglotte, devenu le porte-parole d’un vif (res)sentiment anti-élitaire ; exactement comme Donald J. Trump, l’énergique milliardaire new-yorkais. Dans Le Cafard, ce dernier correspond évidemment à Archie Tupper, le président des États-Unis, qui commence sa journée par écrire des tweets depuis son lit. Ceux qui connaissent les méandres de la vie politique anglaise ne manqueront sans doute pas d’observer d’autres correspondances.