Identification

Les Chroniques

La possession démoniaque : le corps-spectacle - Morzine et compagnie (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 09 Mars 2022. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Dès les premiers symptômes à Morzine, les médecins avouent qu’« on ne peut faire entrer [Perrone] dans aucun cadre nosologique ». Les hommes de l’administration sarde dépêchés sur les lieux parlent de « phénomènes extraordinaires et inexplicables ». En quoi consistent ces phénomènes ? Rien de bien nouveau pour qui s’est laissé conter d’autre diableries, celles de Loudun plus de deux siècles auparavant : convulsions accompagnées de performances physiques peu courantes, invectives insultantes souvent à caractère sexuel, surtout venant de petites filles réputées « douces et bien élevées », délires mêlant superstitions locales et thèmes religieux. En somme – et les hommes d’église vont vite le comprendre – le tout-venant de la clinique démonologique.

Et le rituel, comme deux siècles plus tôt à Loudun, va déployer son théâtre, mettre en place ses tréteaux, ses acteurs, ses régisseurs, ses spectateurs. Les essaims murmurant d’hommes de savoir, de pouvoir politique et spirituel, vont se répandre dans les rues du village, dans les maisons, dans les têtes.

L’Écorce terrestre, Jean-Pierre Chambon (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 08 Mars 2022. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Poésie

L’Écorce terrestre, Jean-Pierre Chambon, Le Castor Astral, 2018, ill. Jean-Frédéric Coviaux, 144 pages, 18 €

Poésie interstitielle

C’est au moment où je rédige cette chronique que je trouve la clé de l’ouvrage. D’ailleurs, le titre L’Écorce terrestre indique clairement de quoi il s’agit : d’une écorce d’arbre, la peau du chêne par exemple, ce qui revient donc à dire quelque chose de la lisière, de ce qui affleure dans l’épiderme végétal. L’action de la porosité, le travail de la capillarité, telle est la promesse du livre. De ces éléments de pénétration, je retiens la capacité de ces poèmes à designer les interstices, à se loger dans la double nature du langage, c’est-à-dire capter la lumière tout en inventant la lumière. Ces poèmes témoins du mouvement supérieur de l’écriture conduisent le lecteur à plonger avec le poète dans cette maison de l’être devenu pluriel, étoffé, agrandi, augmenté par le langage.

Pour préciser mon idée, je dirai que l’écorce terrestre fait au fond lien avec le monde céleste, celui des eaux et du vent, des montagnes et de l’air qui se raréfie. Donc, une douce euphorie, un enivrement que seul le poème rend possible. Poésie de l’interstice et du contact, de la profondeur et des surfaces, de la terre et du ciel, relation chtonienne à l’air, le globe et le périmètre des étoiles. Le poète se trouve là cherchant les lumières et l’aurore boréale au milieu de l’abîme et ses ombres.

Blond comme les blés, Sjón (par Martine L. Petauton)

Ecrit par Martine L. Petauton , le Lundi, 07 Mars 2022. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Métailié

Blond comme les blés, Sjón, éditions Métailié, janvier 2022, 119 pages, 16 €


100 pages pour se souvenir – exactement parallèle à la lecture – que les pays du Nord ont recelé, et subissent encore nombre de groupuscules d’activistes d’Extrême Droite, et autres engeances néo-nazis. 100 pages pour que l’Histoire la plus noire de l’Europe contemporaine sonne à notre mémoire : le Nazisme en marche était – aussi – un monde industrieux, minutieux dans le travail, un monde d’ingénieurs/ouvriers passe partout, qui avançaient la besogne à l’ombre de cahiers des charges dûment remplis, dont celui de la Shoah elle-même ! 100 pages, pour enfin clignoter sur notre actualité la plus brûlante, celle des populismes en action, et des propos inouïs de candidats à des présidentielles sur des terres de longue tradition démocratiques dans la vieille Europe… immanquablement, c’est un autre blond comme les blés qui s’invite en sinistre mémoire, cet Anders Breivik qui faucha 70 jeunes travaillistes norvégiens l’été 2011.

Pour Jean Sénac encore, « poète algérien de graphie française » (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 04 Mars 2022. , dans Les Chroniques, La Une CED

« Ta lyre et ta toison,

Tes dents où je pirogue,

Tes cuisses où l’avenir s’écrit en jeux poignants »

Jean Sénac, Lauriers du figuier, 1970

 

Les hasards de rangements dans une bibliothèque nous ont incité à prendre connaissance, avec un retard inexcusable, du numéro ou plutôt du demi-numéro de la revue Europe (1) consacré à Jean Sénac.

Il est toujours heureux que l’on parle de Sénac ; qu’on l’étudie (rendons hommage à Hamid Nacer-Khodja, disparu en 2016, disciple fidèle et postfacier des Œuvres poétiques aux éditions Actes-Sud) ; qu’on réfléchisse aux enjeux non seulement littéraires mais politiques de son parcours. Sénac, né en 1926 à Béni-Saf près d’Oran, est mort en 1973 à Alger (2). Cela fera bientôt cinquante ans. On peut redouter, hélas, que cet anniversaire passe assez inaperçu.

Essais d’iconologie, Erwin Panofsky (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 28 Février 2022. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Essais d’iconologie, Erwin Panofsky, Tel/Gallimard, novembre 2021, trad. anglais (USA) Claude Herbette, Bernard Teyssèdre, 400 pages + 64 pages hors texte, 16,50 €

À force de s’intéresser en dilettante à l’histoire de l’art, on finit par croiser avec régularité le nom d’Erwin Panofsky, dont feu Daniel Arasse reconnaissait l’impact majeur qu’il avait eu sur l’histoire de l’art en tant que discipline interprétative outre que descriptive ; l’occasion est belle de lire ses Essais d’iconologie, sous-titrés Thèmes humanistes dans l’art de la Renaissance, dans une réédition présentant l’avantage d’offrir en sus du texte un très beau cahier d’illustrations en couleurs qui permettent au lecteur de mieux encore comprendre le propos de Panofsky en le confrontant aux tableaux, fresques, enluminures et autres tapisseries évoqués.

Autant le dire d’emblée : ces conférences, datées de 1939, semblent aujourd’hui à certains égards… datées. Il est vrai que depuis de nombreux historiens de l’art ont écrit sur l’œuvre du Titien ou de Piero Cosimo, et que l’approche des tableaux est elle-même désormais facilitée par les techniques modernes – pour citer un seul exemple, sans rapport avec le propos de Panofsky, quiconque est allé jeter un œil sur le site Closer To Van Eyck peut se targuer d’avoir vu L’Agneau mystique comme nul ne l’a vu ou presque depuis… Van Eyck.