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Les Chroniques

Cavalier noir, Philippe Bordas (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mercredi, 21 Avril 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Cavalier noir, Philippe Bordas, Gallimard, février 2021, 336 pages, 21 €

 

Cavalier noir est l’histoire d’une retraite, d’une fuite, d’un exil. Muni de sa sempiterne monture à deux cycles, démuni de ses avoirs, le narrateur quitte Paris et, surtout, le cénacle du Petit-Thouars, conventicule de gandins faisandés dans des poses et des fantasmes sadisant, bellmerisant, bataillisant… jusqu’au grotesque, pour Heidelberg et les vallées boisées du Neckar. Il y rejoint Mylena, une jeune femme solitaire, inactuelle et étrangère, qui ne cesse « de prévoir le pire, les infirmités, la noirceur, la mort » et de s’y confronter, de l’Inde au Burkina Faso.

C’est l’histoire d’un amour qui semble lui aussi inactuel, tant il paraît éloigné des préoccupations et discours contemporains sur l’amour, tant il est, et la jeune femme avec lui, exalté par la langue brasillante de l’auteur, qui en explore et en interroge les splendeurs et les mystères. S’y dessine une érotique où se mêlent code courtois, archétypes de la muse, de la madone et de la fée, motif de la reconnaissance, sensualité capiteuse, dans le huis clos du refuge de Mylena, une cabane dans les bois – les encabanés en tous genres sont nombreux, ces temps-ci, dans l’actualité littéraire.

Le « côté Dostoïevski » de Robert Bresson (1) (par Augustin Talbourdel)

Ecrit par Augustin Talbourdel , le Mardi, 20 Avril 2021. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

De son propre aveu, Robert Bresson n’a jamais osé toucher aux grands romans de Dostoïevski, trop complexes et trop vastes, « d’une beauté formelle parfaite ». Si le cinéaste n’a adapté stricto sensu que des nouvelles mineures de Dostoïevski, telles Les Nuits blanches (1848) et Douce (1876), qu’il jugeait « bâclées », « simples, moins parfaites, écrites à la hâte », il s’est aventuré, dans à Au hasard Balthazar et Pickpocket, au sein de la nuit dostoïevskienne et en a inlassablement pénétré les profondeurs.

Dans un dialogue demeuré célèbre, à la fin de La Prisonnière, le narrateur proustien initie Albertine à la lecture de Dostoïevski, discernant chez le romancier russe « cette maussaderie anticipée des primitifs que les disciples éclairciront ». Robert Bresson figure parmi ces disciples. Cette parenté pourrait surprendre, et ceci avant tout pour une question de proportions. Comparer Les Frères Karamazov à Pickpocket n’a, à première vue, aucun sens. Autant comparer l’allegro d’une symphonie de Beethoven à l’andante d’une sonate de Schubert. Le déferlement proprement shakespearien du premier contraste avec le silence limpide et calme du second.

Lettre au recours chimique, Christophe Esnault (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 19 Avril 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Poésie

Lettre au recours chimique, Christophe Esnault, éditions Aethalides, mars 2021, 128 pages, 16 €

 

Dans mes clairières, je ne suis jamais seul

J.B. Pontalis

Poème pellucide

L’impression générale que j’ai pu ressentir à la lecture de cette lettre au recours chimique, c’est celle d’une fluidité, d’un certain chant régulier. Ce texte qui graphiquement est centré sur la page (à tel point que j’ai reconnu des calligrammes, ceux d’Apollinaire comme perspective), se lit par souffle. Cette poésie est donc charnelle. Ou encore, en relation avec la phonation, l’élocution orale (très vieux modèle de la poésie occidentale depuis les aèdes). Ici, cette prise de parole devient une expérience de la pensée critique. Surtout comme un discours ironique et violent, et nullement une expression de l’espèce speakers’corner. Les thèmes n’en sont pas moins brûlants, écriture cependant conçue comme un engagement littéraire : la maladie, la déréliction psychologique, la psychiatrie et ses psychiatres.

Brèves de solitude, Sylvie Germain (par Mona)

Ecrit par Mona , le Mercredi, 14 Avril 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Brèves de solitude, Sylvie Germain, Albin Michel, janvier 2021, 210 pages, 18,90 €

 

 

La métaphysique du confinement

Sylvie Germain fait son retour avec Brèves de solitude, un court roman écrit lors du premier confinement, finement tissé autour d’êtres esseulés qui ne supportent plus « cette mise entre parenthèses, cet isolement saupoudré d’entrevues virtuelles » sans odeur et sans saveur où la privation des êtres chers tue autant que le virus. De leur banal quotidien affleurent le singulier, l’étrange. Ne pas pouvoir se frotter aux autres, c’est aussi affronter une autre solitude, celle où l’on descend au plus profond de soi. L’écrivaine sonde l’inconscient ténébreux de ses personnages concrets et bien vivants confrontés à la folie tragique du monde (« on est tous des cinglés »).

Pour Emma (première partie) - Madame Bovary, Gustave Flaubert (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 13 Avril 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Madame Bovary, Gustave Flaubert, Folio Gallimard, 2001, édition de Thierry Larget, 528 pages, 4,10 €

Lorsque l’on effectue une recherche relative à Gustave Flaubert (1821-1880) sur le site de La Cause Littéraire, on trouve des articles dans lesquels cet auteur est mentionné en passant, référence obligée, deux listes de « livres à lire » dans lesquelles le roman Madame Bovary (1857) est plus qu’honorablement classé (c’est bien, ça a un petit côté trophée sportif, à ceci près qu’on a omis de mentionner dans quel club évoluait Flaubert, à moins que ce soit Emma Bovary qui pratique le patinage artistique ou ait pris des stéroïdes ?), et deux articles dédiés à cet auteur. L’un est la recension d’un ouvrage relatif à sa vie, ouvrage dont les extraits cités laissent à penser qu’il est aussi passionnant et réjouissant qu’un petit crachin occupant une journée de novembre (le mois, pas la nouvelle de Flaubert). L’autre est la recension des volumes II et III de ses Œuvres « en la Pléiade » et s’intéresse en long et en large à la phrase flaubertienne – en omettant de citer que le paragraphe dont Flaubert était le plus fier, dans Madame Bovary, était le suivant : « Six heures sonnèrent. Binet entra ». Bref, on indique qu’il faut lire Madame Bovary, n’en déplaise au procureur Pinard, on parle (mal) de la vie de l’auteur, et on glose sur son style – et comme d’habitude avec un classique « qu’il faut avoir lu », l’impression désolante que tout un discours périphérique semble interdire de voir l’œuvre autour duquel il gravite.