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Triste Boomer, Isabelle Flaten (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein le 26.10.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Triste Boomer, Isabelle Flaten, éd. Le Nouvel Attila, janvier 2022, 200 pages, 18 €

Triste Boomer, Isabelle Flaten (par Pierrette Epsztein)

 

Isabelle Flaten nous présente dans son nouveau roman, Triste Boomer, publié en janvier 2022 aux éditions Le Nouvel Attila, sous forme d’une parabole, une vision féroce et ironique du monde contemporain. Pour cela, elle invente une forme surprenante d’écriture. Elle délègue à des objets inanimés le rôle de doublure comme dans un film en langue étrangère. L’auteur pourrait reprendre à son compte cette question qu’énonce Alphonse de Lamartine à la fin du poème Milly terre natale :

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »

Ces deux voix vont conduire le lecteur dans une aventure qui débute à un moment précis de la vie des deux personnages essentiels et qui va dérouler, au fil des pages, toute leur histoire. Celui-ci entre donc dans la narration de biais comme dans une fable insolite. Les personnages ne prennent la parole en leur nom propre qu’à de rares moments lors d’événements d’une importance exceptionnelle.

Entrons dans le vif du sujet. Deux personnages, John Coleman, homme issu de milieu aisé, « a monté une entreprise de conseil en développement durable. Son succès fut fulgurant durant plus de quarante ans ». Le roman commence au moment de sa retraite. Et tout ce qui a pimenté sa vie avec frénésie s’effondre. Il est doublé par un ordinateur dernier cri : « Nous étions en osmose, j’étais sa moelle, il était mon sang, nous turbinions à l’unisson ». Celui-ci va devenir sa mémoire, son porte-parole et son scribe. Ne pouvons-nous le comparer au valet dans les pièces de Molière qui dépasse son maître ? Il lui emprunte même son langage, celui de la start-up, tout en y ajoutant sa gouaille, son humour un peu lourd et sa verve populaire : « …je suis taquin de nature ». Ce qui rend son récit savoureux mais aussi très sarcastique dans l’esprit de l’auteur qui se gausse de cette langue glabish. Nous n’en citerons que quelques exemples pour vous plonger dans le bain : « Call, bugger, next steps business, upgrader le benchmark, asap, as usual ». Et cela se poursuit ainsi à chaque fois que l’ordinateur s’exprime.

Après son activité incessante qui lui a évité de penser, John est devenu un véritable « ectoplasme ». « Et maintenant il n’y a plus personne, comme si ton existence n’avait été peuplée que de fantômes, bâtie sur du vent… Pas besoin d’être un humain pour saisir la nature surfaite des liens que tu entretenais… Un patin aux ficelles coupées… ». Son double va s’acharner à lui trouver une nouvelle raison de revivre. Et ce sera le début d’une quête amoureuse. Cet incorrigible enfant accepte-il un jour le manque ou courra-t-il inlassablement après ses chimères ?

L’autre personnage principal va pouvoir entrer en scène. Il va s’agir de retrouver la trace de Salomé, un ancien amour de John qui l’a quitté lorsqu’elle a réalisé qu’il n’accepterait jamais de fonder une famille. « Salomé ne sait toujours quoi penser de l’initiative de John. Son esprit balance entre le bonheur à saisir et un piège à fuir ». Salomé vient d’un milieu modeste et a longtemps tiré le diable par la queue. Mais « sa beauté était son passeport ». Sa vie va changer lorsqu’elle accepte d’épouser un vieil aristocrate fou d’amour pour elle, le duc Edmond de Chassaigne de La Ferrière. Il ne lui cache rien de sa situation. Il lui offre un nom, une respectabilité et un vaste domaine en ruine. Elle devient alors la duchesse de Chassaigne de la Ferrière. Après un mariage somptueux et avant le décès de son vieux mari, elle aura le bonheur de réaliser son rêve, devenir mère de deux jumeaux de toute beauté, un garçon Vladislav qu’elle surnommera Vlad et une fille Victoire qu’elle surnommera Vic.

Le double de Salomé, Gustave Honoré de Merteuil, est un tableau qu’on peut faire remonter aux siècles passés et que sa famille avait relégué à la cave suite à ses mœurs jugées dépravées. Il a des idées fixes mais ne manque pas de bon sens. Salomé va lui redonner une deuxième vie en l’installant dans son refuge, « le donjon », quand elle a besoin de se recueillir. « Je lui suis entièrement dévoué. Elle est ma vie, je suis son âme », affirme-t-il. Il est aussi son oreille et son conseiller. Quand elle veut le déplacer, il bougonne ou se déforme.

À travers les réflexions de leurs deux doublures nous traversons la vie entière des deux protagonistes et d’un cortège de comparses qui les escortent et les suivent dans leur évolution avec plus ou moins de succès. Ont-ils réussi leur quête ? John est dans l’extériorité, Salomé, elle, est davantage dans l’intériorité. Lui avance sans limite, elle tente de tout concilier. Lui est plus égoïste, elle est plus altruiste et se satisfait de sa dévotion aux autres. Elle n’aura de cesse de sauver le domaine de sa ruine et de s’occuper de ses enfants. Dans cette manière de vivre, ne finit-elle pas s’oublier ? Et si elle répétait, sans s’en rendre compte, le désir de ses parents ? N’aurait-elle pas au fond préféré une vie plus simple, plus ordinaire ? Les deux jumeaux, eux aussi, font écho aux fantasmes de leur grand-mère maternelle. Ils finiront par chercher la célébrité et devenir deux images sur papier glacé. Quant à John, il n’arrive pas à se départir de son démon. Sans cesse, il ne peut s’empêcher de courir vers de nouveaux projets les plus insensés comme un enfant dans sa toute puissance qui construirait des châteaux en Espagne.

Les deux acteurs des cette randonnée romanesque finiront-ils par se rejoindre ? Eux, si opposés l’un à l’autre, accepteront-ils, avec le temps qui a passé, de faire un bout de chemin ensemble en consentant de se plier à quelques compromis ? Les deux héros de cette trajectoire à la poursuite d’un bonheur possible réussiront-ils à s’émanciper de leurs habitudes et de la répétition ? Quelle direction vont-ils emprunter pour parvenir à trouver un certain apaisement après avoir franchi bien des épreuves ? Arriveront-t-ils à retrouver une forme de paix avant le grand voyage ? Pourront-t-ils se délester de ce qui les encombre et les entrave ?

Comme une chercheuse dans son laboratoire, chaque nouveau roman d’Isabelle Flaten est une expérience. Elle s’impose un travail farouche sur la langue. Dans Triste boomer, elle invente une forme nouvelle : le double à plusieurs fonds pour renforcer la révélation de la face cachée de chacun de ses deux protagonistes comme un échantillonnage unique, et par extension en fait sans vouloir une monstration juste une suggestion. Le lecteur peut élargir son propos au comportement humain en général. L’architecture du texte est fermement charpentée comme une mécanique bien huilée. Elle part à la recherche du mot juste et évite toutes fioritures superflues. Elle coupe, resserre son propos pour aller à l’os, privilégiant les phrases courtes. Elle pratique une utilisation précautionneuse et limitée des adjectifs et s’évite ainsi de gonfler les traits d’une situation. L’auteur sillonne l’implicite, elle manie l’indicible et se garde bien de brider l’imaginaire du lecteur à qui elle donne la primauté. Elle n’explique jamais, elle montre des types d’humains si différents et si semblables dans leur poursuite d’une embellie. Elle évite le clinquant. Elle joue avec les mots pour mieux faire image que ce soit par comparaison ou métaphore toujours à bon escient, sans en abuser. Elle panache différents rythmes en pratiquant des ruptures. Elle privilégie le monologue intérieur tout en s’autorisant le dialogue quand la nécessité de son propos l’exige. Avec malice, elle introduit parfois la silhouette de deux voisines, véritables commères, qui s’intéressent de très près aux activités de John Colman. Ne pourrions-nous pas les assimiler au rôle que jouait le chœur dans le théâtre antique ?

L’écrivaine ne se complaît ni dans le sordide du fait divers, trop souvent étalé dans la littérature contemporaine avec une certaine complaisance pour un voyeurisme suspect et nauséabond, ni dans le mépris vis-à-vis de ses personnages. Même si elle ne fait preuve d’aucune naïveté, elle les respecte y compris dans leur faille et montre de la tendresse pour leur fragilité plutôt que de l’amertume.

En ces temps de grands chambardements où tout se brouille, où les repères se fracassent contre une réalité souvent angoissante, où les années défilent à toute allure, comment accepter la vieillesse qui sonne à notre porte un jour ou l’autre ? Comment chacun d’entre nous tente-t-il d’exister à cette étape de l’existence malgré les échardes qui ont jalonné nos années passées ?

Sous des dehors de légèreté et sur un ton badin, qui allie le pittoresque, la fantaisie et la malice, Isabelle Flaten dans son dernier roman, Triste Boomer, avec une certaine moquerie panachée d’indulgence, met en évidence toutes les dérives auxquelles notre époque nous inciterait. Cela peut être la mégalomanie qui nous pousse à vouloir tout transformer en nous servant des outils de la technologie. Cela peut être la consommation sans retenue pour paraître… Cela peut être le refuge dans une secte qui promeut le développement personnel avec le bonheur et la paix intérieure à la clef. Cela peut être le repli sur soi mortifère ou des rêves de grandeur et de réussite. Cela peut être l’esbroufe pour croire qu’on vaut mieux que l’autre. Chacune de ses solutions ne sont-elles pas de simples échappatoires pour nous fournir une colonne vertébrale ou une béquille qui nous aide à nous tenir debout et à affronter les vicissitudes et la banalité de la vie quotidienne ?

En réalité, l’écrivaine nous pose une question philosophique d’importance qui nous consterne tous : quel sens donnons-nous à notre vie ? Quel choix faisons-nous dans notre existence ? Quel chemin décidons-nous d’emprunter ? Tournerons-nous le dos au passé pour accueillir l’imprévu ou déciderons-nous de répéter sans cesse le même à l’infini ? Réussirons-nous à accepter les ruptures qui jalonnent forcément nos sentiers, les broussailles qui griffent nos jambes et nos cœurs et laissent des cicatrices ou ressasserons-nous nos rancœurs à l’infini plutôt que de prendre, avec une certaine sagesse, le jour qui vient avec ses orages et ses arcs-en-ciel ? Comment apprendre à anticiper cette étape décisive qu’est la venue de la vieillesse ?

 

Pierrette Epsztein

 

Isabelle Flaten, née en 1957 à Strasbourg, est une femme écrivain qui vit aujourd’hui à Nancy. Décidée à se consacrer à l’écriture, elle ne lâchera plus sa plume ou son clavier peu importe, en se lançant à chaque ouvrage un nouveau défi, variant sans cesse les sujets, la forme et le style. Elle est l’auteur de : Triste Boomer (Le Nouvel Attila, 2022), La folie de ma mère (Le Nouvel Attila, 2020), Adelphe (Le Nouvel Attila, 2019, Prix Erckmann-Chatrian), Ainsi sont-ils (Ed. Le Réalgar, 2018), Chagrins d’argent (Le Réalgar, 2016), Se taire ou pas (Le Réalgar, 2015).

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.