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Les Chroniques

Ceci n’est pas un miroir, Mokhtar Chaoui (par Yazid Daoud)

, le Vendredi, 03 Septembre 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Ceci n’est pas un miroir, Mokhtar Chaoui, éditions SL

 

Un roman de l’innommable

La littérature est aussi l’expression des frustrations, des malheurs et des traumatismes. Le dernier roman de Mokhtar Chaoui est le seul à avoir abandonné la société marocaine et ses travers pour se consacrer à l’Homme. La pandémie a unifié la planète et le romancier parle ici au nom de tous. Ceci n’est pas un miroir est un roman-cri, un roman vociféré, écrit dans la précipitation, tel un grand emportement qui ne saurait être adouci. Les 13 jours d’écriture du roman expliquent son style plutôt oral. C’est un roman à lire à haute voix pour percevoir les sonorités colériques et le rythme haché qui n’est autre que celui de l’homme essoufflé par la pandémie.

Dans ce roman-miroir, l’auteur pousse à l’extrême les tracas d’un confiné. Nommé Ixe, il s’agit (comme pour le cas de sa femme Zède) de « numéros matricules » qui représentent les hommes en confinement. En effet, le roman n’a ni lieu ni temps (sauf celui du confinement). Ce no man’s land renvoie au monde de Borges où le lecteur est déboussolé, incapable de situer les personnages ni de prévoir l’intrigue.

Le métier d’écrivain, Hermann Hesse (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 01 Septembre 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Le métier d’écrivain, Hermann Hesse, Payot-Rivages, mai 2021, trad. allemand, Nicolas Waquet, 90 pages, 14,90 €

 

Exigence

L’exigence, tel est le mot qui vient vite à l’esprit au milieu de la lecture tout à fait originale de ce projet littéraire que l’on pourrait rapprocher des Lettres à un jeune poète de Rilke. Hesse y décrit ce que la littérature veut dire, ce dont l’artiste a besoin, au niveau du style déterminé par la foi et dans la composition graphique de l’écriture. C’est l’exigence d’inventer, de prendre garde à tout, de ne rien laisser au hasard, et de voir jusqu’en la graphie des manuscrits une sorte de secret haut, enclin à étoffer la personne de l’écrivain. Hesse reste sur un chemin escarpé, allant vers la perfection autant matérielle que transcendante, nécessitant la rigueur à employer pour construire une œuvre littéraire.

Il faut détailler un instant et regarder comment ce livre opère comme gésine de l’écriture. Pour cela le livre doit bénéficier d’une assiduité, celle d’un écrivain cherchant la représentation unique, laissant apparente la lutte contre la médiocrité, grâce à sa ténacité. L’auteur est sujet à la métamorphose, seul accomplissement de l’opiniâtreté.

La mélodie sans les paroles, Catherine Benhamou (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 30 Août 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

La mélodie sans les paroles, Catherine Benhamou, juin 2021, 80 pages, 12 €

 

Emily Dickinson : des vérités

Cette pièce de théâtre a pour sujet la vie d’Emily Dickinson, en prenant le parti non pas d’une vérité biographique mais d’une vérité intérieure à la poétesse américaine. De fait, ce sont deux vérités qui s’affrontent : la vie de l’autrice et le féminisme de Catherine Benhamou. Ainsi le petit nombre de personnages susceptibles d’incarner un raisonnement féministe se retrouve autour de la mort du père. Et aussi dans le rapport de genre. Donc : deux explications, deux tentatives de véridicité, personnelles et interprétées. Le but visé, je crois, étant de faire de l’existence de l’autrice un exemple de défense de la condition féminine, en tout cas dans le prisme de la dramaturge.

Voyage littéraire à deux vitesses : celle de la dramaturge et celle d’Emily Dickinson, qui se rencontrent ici dans un même projet intellectuel – plus sans doute que celui de restituer la phrase de la poétesse. C’est une découpe socio-politique, l’histoire des combats des femmes à quoi nous assistons.

Le Papier d’orange, La carta delle arance, Pietro De Marchi (par Valérie T. Bravaccio)

Ecrit par Valérie T. Bravaccio , le Vendredi, 27 Août 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Le Papier d’orange, La carta delle arance, Pietro De Marchi, Editions Empreintes, mai 2021, trad. italien, Renato Weber, 190 pages, 9 €

 

Publié en 2016, La carta delle arance complète un triptyque (Parabole smorzate, 1999 ; Replica, 2006) chez le même éditeur, Edizioni Casagrande. Et, la même année, il est distingué par le prestigieux Gottfried Keller. Il arrive cette année en France, grâce à la très belle Collection Poésie-Poche n°26 de l’Édition Empreintes, en bilingue. La fin du volume accueille une note biographique présentant Pietro De Marchi, sa bibliographie, et la traduction de la note de l’auteur. La traduction en français de Renato Weber est d’une grande finesse. Et, dans sa préface, Ivan Farron arrive à transmettre, avec beaucoup de précisions, l’atmosphère de l’ensemble du recueil en se référant clairement aux titres des compositions et, surtout, en indiquant les pages, ce qui pourrait paraître superflu ; la Table, située à la fin du volume, ne renvoie effectivement pas aux titres de chaque composition.

Structuré en onze chapitres (numérotés en chiffres romains), seuls quatre chapitres ont un titre (IV, Paraphrases ; VI, Trois petites allégories ; VII, Allegro giusto ; IX, Paroles rapportées). Et il n’y a aucun autre titre.

Œuvres complètes, Tome IV, Tome V, 1863-1880, Gustave Flaubert, La Pléiade (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent LD Bonnet , le Jeudi, 26 Août 2021. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Œuvres complètes, Tome IV, Tome V, 1863-1880, Gustave Flaubert, La Pléiade, mai 2021, 1376 pages, 1744 pages, 130 €

 

Tenir dans ses mains, soupeser, déshabiller, toucher la pleine peau gravée à l’or fin, ouvrir, humer le papier bible, feuilleter… Rares sont les collections qui offrent au lecteur, avant d’avoir lu les premiers mots, ce plaisir d’entrer en matière… Matière-objet, matière-reliure, matière-page, au service de la matière-œuvre.

On peut bouder la Bibliothèque de la Pléiade pour moult raisons dont l’épaisseur du livre qui n’en fait précisément pas un livre de poche, ou la typographie en Garamond du Roi, corps 9, qui rend très dense l’univers de la page ; or ce sont bien ces « défauts » qui demandent une lecture particulière, un geste que l’on n’accorde qu’à un compagnon précieux, dont la présence ne peut s’apprécier qu’en honorant sa prestance, sa tenue, son propos.

On prendra donc la peine de lui offrir le dos feutré d’un bon fauteuil, le silence aux alentours et un lever de rideau éclairé dans l’intimité, pour accéder, livre en mains, à une lecture d’une étonnante modernité. Car lire dans la Pléiade, c’est s’adonner à ce qui fut bien avant Internet (1) une des premières expériences de connaissance hypertexte grand public.