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Soudain un bloc d’abîme, Sade, Annie Le Brun (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Jeudi, 15 Octobre 2026. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Folio (Gallimard), Cette semaine

Soudain un bloc d’abîme, Sade, Annie Le Brun, Gallimard, coll. « Folio essais » (réédition), 2014, 352 pages, 10 euros Edition: Folio (Gallimard)


Soudain un bloc d’abîme, Sade est un livre magnifique. Et un livre déjà scandaleux à sa parution en 1985 puisque Annie Le Brun s’y propose non d’édulcorer Sade en désamorçant sa force destructrice mais d’éclairer cette force avec le plus d’exactitude possible. On aura compris que quarante ans plus tard le scandale de Soudain un bloc d’abîme s’est intensifié.

Le premier soin de l’essayiste, qui fut avant tout poète, est d’arracher Sade aussi bien à une institutionnalisation en cours (travaux universitaires ; entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade …) qu’à des commentateurs trop zélés qui tous ont cherché à le ramener à eux en le désincarnant par exemple pour l’enfermer dans une « théorie textuelle » (on pensera à Blanchot et Barthes), alors que chez aucun autre auteur majeur peut-être vie et écriture, corps et pensée n’ont été aussi intimement liés, ou en masquant son athéisme radical et ses conséquences (on pensera à Bataille et Klossowski).

Les Saisons, Maurice Pons (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 14 Octobre 2026. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Christian Bourgois, Cette semaine

Les Saisons, Maurice Pons, Christian Bourgois, mars 2024, 272 pages, 8,50 € Edition: Titres (Christian Bourgois)

 

Un peu plus de soixante ans après sa parution initiale, Les Saisons de Maurice Pons continue à hanter la littérature francophone ; on se le passe, quasi sous le manteau, en douce, quasi comme un samizdat dont on ne confie un exemplaire que dans la certitude qu’il sera reçu à son exacte valeur. Pas un roman dont on peut faire sienne une ligne existentielle, encore que, mais un récit dont la langue, rude et exacte, à elle seule suffit à garantir l’élévation.

Pourtant, ce n’est rien de dire que Les Saisons est un récit aux mystères plus épais encore que ceux contenus dans certaines histoires racontées par Kadaré ou Buzzati : Pons excelle dans l’art du non-dit, de la non-explication, et en ce sens, on l’affilierait volontiers tant au récit symboliste qu’à une certaine science-fiction, un certain fantastique, ces façons de raconter en laissant en suspens le superflu pour se concentrer sur le présent. Ainsi, on peut imaginer un passé terrible au narrateur, Siméon, un enfermement lié à un régime autoritaire et cruel lié à une religion (il y a des « prêtres-supérieurs »), dont sa sœur a été victime aux cris de « Crucifixus ! Alleluia ! Eleison ! » Mais quoi d’autre ? Rien. Où, quand (on imagine un milieu de dix-neuvième siècle comme stupéfié, dû à la présence de douaniers), pourquoi, comment en a-t-il réchappé ? Rien. Normal : Siméon qui « se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d'autant qu'il n'avait jamais envisagé d'exercer un autre métier », même s’il croit dans le pouvoir des mots (« Je suis venu ici pour partager avec vous le pain des mots et le vin de la phrase. », dit-il aux douaniers) et désire écrire son histoire, ne le fera jamais – or, Pons a limité les perceptions et savoirs au présent de Siméon.

Purge (Puhdistus), Sofi Oksanen (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 07 Octobre 2026. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Le Livre de Poche, Cette semaine

Purge (Puhdistus), Sofi Oksanen, 2008, traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, Stock (puis Livre de poche 420 p.) Edition: Le Livre de Poche

 

Ce roman, au-delà des souffrances subies par ses héroïnes, est un chant de plainte, un lamento universel dédié aux femmes, aux douleurs que l’Histoire et les hommes leur font vivre et à la force inouïe qui les fait survivre et rester debout.

Il faut dire que l’Estonie, le pays de ce roman et (presque) celui de son auteure finlandaise (dont la mère est estonienne), a été longtemps une terre-martyre, occupée par l’URSS qui y a fait régner un régime de terreur dès 1940, avec une parenthèse nazie tout aussi terrible entre 1941 et 1944, et qu’en termes de lieu de douleur on ne peut hélas trouver d’écrin plus propice.

Purge va conjuguer, jusqu’à l’intolérable, les misères de l’Histoire et les misères de la vie de deux femmes qui semblent porter sur elles, à deux générations d’écart, tout ce que le ciel a pu imaginer de pire. Ce roman interroge la collaboration, la jalousie, la honte et la survie dans un pays occupé, en faisant de la mémoire féminine, celle d’Aliid et de Zara, un contre‑récit aux histoires officielles de la guerre.

L’Écrivain français. Tombeau, Richard Millet (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 05 Octobre 2026. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Récits, Cette semaine

L’Écrivain français. Tombeau, Richard Millet, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, mai 2026, 96 pages, 12 € . Ecrivain(s): Richard Millet

 

Plus que tout autre, la France est une nation littéraire : dans la longue durée, au moins, de la monarchie, elle associa l’émergence et la consolidation de son État-nation à un intérêt soutenu pour les lettres. L’Italie et l’Allemagne sont des nations récentes ; ni la Grande-Bretagne, ni l’Espagne, même si elles eurent naturellement de très grands écrivains, ne donnèrent l’exemple d’États où le domaine politique et le champ littéraire se soutinrent de manière réciproque, comme les arc-boutants des cathédrales. La monarchie espagnole, se prétendît-elle universelle, ne s’appuya jamais sur Cervantès, Calderón ou Lope de Vega, entre autres raisons parce que jamais Madrid n’ambitionna de récréer dans la péninsule un âge d’or augustéen. Le regretté Marc Fumaroli a consacré des pages admirables à cette singularité. L’alliance des lettres, de l’Église et de la monarchie culmina au XVIIe siècle, mêlant génie littéraire (qui est en principe de toutes les époques), primauté de la langue française et absolutisme politique ; ce dernier, on doit le reconnaître et quelle que soit sa mauvaise réputation, semblerait très inoffensif à côté des poisons que le XXe siècle secréta. Non sans mal, cette situation singulière survécut au séisme de la Révolution, qui abattit tant d’édifices vénérables, et la France demeura cette « vieille nation littéraire ». Mais le climat avait changé. La virulence avec laquelle Victor Hugo s’en prit à Napoléon III eût été inimaginable pour Fénelon et même pour Voltaire, pourtant lui aussi exilé et condamné à vivre en Prusse ou en Lorraine, alors un duché indépendant. Entre Louis XIV ou Louis XV et Napoléon III, il y avait tout l’abîme qui séparait un monarque de droit divin d’un empereur ratifiant par un coup d’État une élection démocratique. La dyade De Gaulle/Malraux fut le dernier exemple d’une assocation entre un grand politique et un grand auteur, le Général lui-même, « qui s’exprimait et écrivait en un style s’inscrivant dans la tradition de la grande phrase française » (p. 29) ayant été un écrivain de race. « La France de De Gaulle était encore celle de Péguy, Bernanos, Claudel, Malraux, soit la continuation républicaine de la France royale dont la langue était le vecteur et l’étendard » (p. 16).

Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Sebastian Haffner (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 28 Septembre 2026. , dans En Vitrine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits, Babel (Actes Sud), Histoire, Cette semaine

Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Sebastian Haffner, traduit de l’allemand par Brigitte Hébert, Babel, septembre 2004, 448 pages, 10,20 € Edition: Babel (Actes Sud)

 

Ce livre n’est rien en regard de l’Histoire, c’est juste « l’histoire personnelle d’un jeune homme ni particulièrement intéressant, ni particulièrement important, qui vivait par hasard dans l’Allemagne de 1933 », à en croire Sebastian Haffner, et il se met à la place du lecteur qui soudain commence, arrivé aux deux tiers de Histoire d’un Allemand à « feuilleter ce livre non sans irritation », faute d’y trouver la narration précise et circonstanciée  de tout ce qui se passait à Berlin en 1933. C’est de l’ironie. Car bien que Haffner lui-même n’en ait que peu conscience, ce récit commandé par un éditeur anglais en 1939 (l’auteur s’était alors exilé en Angleterre), puis mis de côté et retrouvé seulement après le décès de son auteur, il se pourrait bien que Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933) soit l’un des livres les plus essentiels qui soient pour tenter d’appréhender exactement ce qui s’est déroulé entre 1914 et 1933, et plus particulièrement durant cette dernière année, en Allemagne, ce qui a mené à l’avènement de celui qu’un vieillard juif appelle sarcastiquement « M. Hitler » (qui peut-être, à l’image de Nabuchodonosor qui lui aussi voulut éliminer le peuple juif, « parcourra les prés à quatre pattes en mangeant de l’herbe »).