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Cette semaine

Faim, Knut Hamsun (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 22 Mars 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Le Livre de Poche

Faim, trad. Norvégien Régis Boyer, 285 pages, 6,90 € . Ecrivain(s): Knut Hamsun Edition: Le Livre de Poche

 

Autant qu’un roman, Faim (1890) est un combat, une survie, une descente aux enfers. L’enfer de l’inanition. Que le lecteur intrigué par ce titre dépouillé se prépare à une immersion déroutante. Pénétrer dans la tête d’un homme crevant de faim et consignant les stigmates de son dépérissement n’est pas sans incidence morale. Férocement organique, singulièrement viscéral, ce roman à la fibre autobiographique diffuse une essence enivrante que l’abondance et le confort de la société moderne décuplent d’autant.

Le narrateur, un écrivain journaliste fauché, occupe ses journées à déambuler dans les rues de Kristiania (Oslo) à la fin du dix-neuvième siècle en quête de nourriture, d’un logis pour la nuit et d’inspiration littéraire. Trop fier pour implorer la charité, trop intègre pour filouter, il en est réduit à ravaler ses fringales, à mastiquer des copeaux de bois ou à ronger des os tel un chien. Accumulant les déconvenues et les avanies, endurant la frustration et le froid, il n’en finit pas de déchoir. Grâce à la générosité d’une connaissance ou à la rétribution épisodique d’articles qu’il peine à achever en raison de son extrême faiblesse, il repousse chaque fois l’anéantissement final. Au faîte de la dénutrition, il rend le peu qu’il ingurgite, perd ses cheveux, bascule dans le délire ou l’euphorie, frôle la démence, en vient à concevoir des velléités auto-cannibales :

Des Voix, Manuel Candré (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 06 Février 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Quidam Editeur

Des Voix, février 2019, 209 pages, 20 € . Ecrivain(s): Manuel Candré Edition: Quidam Editeur

A qui pense que la littérature est pur divertissement, qu’il passe son chemin. Manuel Candré, lui, rappelle puissamment qu’elle est déplacement et condensation, création d’univers inconnus du lecteur, et surtout écriture, harcèlement de la langue, questionnement obsessionnel du sens. Des Voix met les points sur les i de l’acte de parole, comme les kabbalistes l’ont fait jusqu’à la folie, convaincus que toute vérité est dans la lettre.

Qui parle ? Qui harcèle le narrateur, maladivement allongé sur son lit, dans une pièce miteuse probablement située dans l’arrière-salle d’une synagogue de Pragol (la Vieille-Nouvelle* dans une Prague fantasmée ?), pendant la première partie du livre ? D’où viennent ces voix qui le prennent d’assaut par flux, par flots ? Du ciel ? De l’Enfer ? Candré couvre d’un épais mystère le phénomène. Il laisse son lecteur devant son désarroi pour mieux l’obliger à se poser la seule question qui vaille : la parole, pas plus que l’écriture, n’est chargée de signifiés. Ce livre ne raconte pas d’histoire. La langue est faite de signifiants-en-soi et, un signifiant, ne renvoie qu’à lui-même disait Jacques Lacan. Manuel Candré l’a parfaitement saisi, qui va même jusqu’à faire des Voix des animalcules, des petits personnages absurdes. Elles sont autonomes, elles vivent, elles entourent le narrateur, tour à tour le martyrisent ou le consolent.

Shiloh, Shelby Foote (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 05 Février 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Rivages

Shiloh, traduit de l'américain par Olivier Deparis, février 2019, 200 p. 20 € . Ecrivain(s): Shelby Foote Edition: Rivages

Shiloh est comme un écho en avance, une préfiguration, du grand œuvre que Shelby Foote écrira entre 1958 et 1974, « La Guerre Civile : une histoire », gigantesque entreprise de 3000 pages, en 3 tomes, qui fait aujourd’hui référence aux USA sur cette période dramatique de leur histoire. Une sorte de pont avancé – ce roman date de 1954 - qui fait charnière dans l’œuvre de Shelby Foote entre sa vocation littéraire et sa passion historique. Mais Shiloh est absolument un roman. Il prend les événements de l’histoire (la bataille de Shiloh en avril 1862) et en fait une fiction. Le travail de l’écrivain consiste à trouver les voix – celles des soldats imaginaires des deux camps qui vont scander l’horreur de ces deux journées – et les transposer en récit dont la pâte est intimement pétrie de l’histoire et de la fiction.

Autant commencer par là, Shiloh est un chef-d’œuvre bouleversant, une symphonie funèbre aux hommes martyrisés, déchiquetés, réduits à des corps de souffrance et de mort par une guerre dont l’absurdité et la violence les dépassent totalement, même s’ils croient en la justesse de leur cause. C’est d’ailleurs là, probablement, le pire : ces hommes sont, d’un côté comme de l’autre, la plupart du temps convaincus du bien-fondé de leur cause. La sauvagerie des combats, l’absurdité stratégique de cette bataille en particulier, sont nourris de cet enthousiasme !

Né d’aucune femme, Franck Bouysse (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Janvier 2019. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La Manufacture de livres

Né d’aucune femme, janvier 2019, 336 p. 20,90 € . Ecrivain(s): Franck Bouysse Edition: La Manufacture de livres

 

Au bout du chemin il y a une bâtisse, appelée Les Forges, la maison du maître. Là commence l’histoire de Rose. Franck Bouysse va en surprendre plus d’un parmi ses lecteurs. La « trilogie des Marches » est finie – Grossir le ciel, Plateau, Glaise – on ne quitte pas vraiment le rural noir mais on assiste à un basculement complet dans l’œuvre de Franck. Et c’est le genre qui fait rupture.

Comme dans toute sa jeune œuvre, Bouysse prend, encore une fois, le contrepied de l’air littéraire du temps. A l’assommoir que nous infligent nombre de romans français d’aujourd’hui, autofictions ou exofictions à la queue-leu-leu, qui tirent leur inspiration qui d’un fait-divers célèbre, qui d’une biographie d’homme illustre, qui d’un événement historique connu de tous – paresse moderne des imaginations – Franck Bouysse crée de toutes pièces une histoire venue de nulle part, si ce n’est de sa plume et de son univers propre. Venue de nulle part, située on ne sait trop où (un indice cependant au long du livre), on ne sait trop quand (XIXème siècle ? Début du XXème ?). Seul le domaine magique de la littérature lui sert d’écrin.

Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld (par Mona)

Ecrit par Mona , le Jeudi, 20 Décembre 2018. , dans Cette semaine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, L'Olivier (Seuil)

Des jours d’une stupéfiante clarté, janvier 2018, trad. hébreu Valérie Zenatti, 272 pages, 20,50 € . Ecrivain(s): Aharon Appelfeld Edition: L'Olivier (Seuil)

 

Le dernier livre de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld, qui nous a quittés cet hiver, raconte un voyage de retour chez soi et en soi : l’errance du jeune Théo à travers les paysages d’Europe centrale lorsque, à la libération du camp de concentration, il décide de quitter ses camarades prisonniers pour rentrer chez lui. Nimbé de brouillard, le jeune rescapé des camps avance sur une longue route sinueuse vers la lucidité cristalline « des jours d’une stupéfiante clarté ». Dans cette rencontre avec le silence de la plaine, on est frappé par la récurrence des mots « contempler » et « visions » qui ponctuent tout le récit du voyage, récit à la fois d’une pérégrination et d’une plongée en soi.

Ce voyage de retour chez soi, c’est d’abord l’histoire d’une intimité enfin retrouvée : Théo recherche son âme, ce qui l’a nourri comme ceux qui l’ont nourri et dont il a été brutalement arraché par la déportation. En route, il reconstitue les lambeaux de son passé : la vision de sa magnifique mère qu’il revoit sans cesse, en extase devant les icônes des monastères et les couchers de soleil, émue autant par les sonates de Bach que par la beauté des lacs. Il se souvient aussi, enfant, des délicieux bains chauds qu’elle lui donnait, de sa coquetterie frivole pour le maquillage et belles parures.