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Théâtre

Le repli du paysage Magdalena Schrefel (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Jeudi, 30 Janvier 2020. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Espaces 34

Le repli du paysage Magdalena Schreffel, 2019, traduction de Katarina Stalder. 62 pages, 13 euros. Edition: Espaces 34

 

La lecture d'un texte de théâtre contemporain est une expérience, qui assez souvent tient d'un mystère à dévoiler, d'un sens qui ne pourra réellement se donner que lorsque le spectacle effacera le texte « pur ». Il y a dans tout cela une énigme, parfois une impossibilité à tout saisir. La pièce de M. Schreffel, Le repli du paysage témoigne de cette expérience déstabilisante. En effet de quoi parle cette pièce ? Est-ce une fable écologique qui met en lumière l'abandon du travail humble de la terre, dans la campagne de Carinthie, en Autriche, le changement du paysage au profit de l'élaboration d'une Machine toute puissante qui se mettra même à parler et ce, au travers du personnage de Josef, le père désigné dans la liste des personnages comme un « excentrique » que ni son fils, ni le bourgmestre du village ne parviennent à détourner de son entreprise qu'ils jugent insensée. S'agit-il d'une tragédie contemporaine où le Destin ne relève plus des dieux mais des dérèglements inéluctables du climat ? Dans le premier monologue de la pièce, dit par le père, s'annonce le déluge à venir que le tableau 10 décrira par la voix du maire : la rivière a fait sauter son corset (p 46).

Toutes ces voix, David Léon (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 20 Janvier 2020. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Espaces 34

Toutes ces voix, janvier 2020, 43 pages, 11,90 € . Ecrivain(s): David Léon Edition: Espaces 34

 

David Léon a publié de nombreux textes de théâtre depuis 2011, qui ont été mis en scène pour la plupart d’entre eux ou qui ont fait l’objet de mises en voix, de mises en espace. En 2014, il a été lauréat des Journées de Lyon des auteurs de théâtre. Ses textes abordent notamment les thèmes de la violence familiale, de l’adolescence. Sa langue est une langue poétique, vibrante.

Toutes ces voix est un texte très court de quelques dizaines de pages, un peu comme un carnet dans lequel l’auteur compilerait, tel un dessinateur crayonne une scène, un paysage qui l’entoure, les voix (une matière sonore et de sens) de ceux et celles qu’il fréquente, au sein d’un foyer pour adultes schizophrènes et psychotiques, où il travaille comme éducateur. Ces voix apparaissent en italiques, entre guillemets comme des citations qui vont peu à peu édifier le texte littéraire. On se souvient que Svetlana Aleksievitch, dans un tout autre contexte, avait enregistré les témoignages oraux de soldates soviétiques de La Grande Guerre patriotique et avait « fait livre » avec toutes ces expériences (cf. La guerre n’a pas de visage).

Antigone, Sophocle (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 20 Décembre 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Folio (Gallimard)

Antigone, Sophocle, trad. grec ancien Jean Grosjean, préface Jean-Louis Backès, notes et lexique Raphaël Dreyfus, 208 pages, 4,30 € Edition: Folio (Gallimard)

 

On lit : « Le voilà mort avec la morte* ; le malheureux / consomme ses noces dans les demeures de l’Hadès ; / il montre aux hommes combien la déraison / est le plus grand mal de l’homme ». On lit aussi : « La morte t’a accusé d’être la cause / de cette mort-ci et de cette mort-là ».

On l’entend : ce qui frappe, dans cette traduction du grec ancien, ce sont les répétitions. Belle traduction d’Antigone (aussi belle, aussi puissante, et plus juste, que celle que fit, en son temps, Hölderlin), d’un homme – Jean Grosjean – qui comprit pleinement, en tant que traducteur, en tant que commentateur des évangiles, en tant que poète, en tant que conseiller littéraire enfin, la valeur d’enfance de la répétition, et permit la naissance, en poètes (la seconde naissance n’est-elle pas seule véritable, à défaut d’être la plus émouvante ?), d’Alexandre Romanès et de Lydie Dattas, qui ont su faire leur miel des répétitions. Qui ont su en faire leurs fleurs. Pour que le lecteur puisse venir = puisse les butiner. Puisse exprimer son devenir-abeille.

Projet Grèce, Lisiane Durand (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Mercredi, 30 Octobre 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Espaces 34

Projet Grèce, Lisiane Durand, Editions espaces 34, septembre 2019, 90 pages, 15 €

 

J’aime les Grecs. J’aime La Grèce. Son continent et ses archipels. La Grèce est notre mère patrie, celle du théâtre, de la philosophie et de la poésie européenne. La Grèce antique et contemporaine.

Jacques Lacarrière en personne avait découvert la terre grecque d’abord en étudiant « classique » mais il y revint toujours en amoureux des vivants.

Je passai l’été 2015 entre la Grèce et la Turquie, témoin des itinéraires clandestins et dangereux des familles syriennes chassées de chez elles par la guerre, tentant de gagner les premières îles grecques, portes de l’Europe. Lisiane Durand, jeune diplômée de l’Ensatt, ouvre son texte Projet Grèce justement sur la période comprise entre le 15 juin et le 15 juillet 2015. La Grèce connaît alors une crise financière, économique et politique sans précédent. Le pays est montré du doigt par les instances européennes et mondiales comme le FMI. L’Allemagne devient la bête noire des Grecs : le pays puissant qui veut l’abattre.

Oh les beaux jours, Samuel Beckett (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 23 Octobre 2019. , dans Théâtre, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Les éditions de Minuit

Oh les beaux jours, mai 2019, 82 pages, 5,90 € . Ecrivain(s): Samuel Beckett Edition: Les éditions de Minuit

 

Engoncée jusqu’au torse dans un mamelon de terre, sous un soleil d’enfer, la vieille Winnie soliloque à perdre haleine telle une concierge n’ayant plus que quelques heures à vivre. Seule ? Pas tout à fait : son conjoint Willie, perclus, végétalise tranquillement quelques mètres derrière elle, en retrait, en contrebas, figé dans une sublime transparence, rampant parfois tel un vermisseau. Leur longue coexistence conjugale aurait-elle rabougri le lubrique luron, aurait-elle éteint le flambeau du tenant du sexe fort ? Winnie aurait-elle châtré Willie, à force de lui flanquer des coups d’ombrelle sur le citron ?

« Pauvre Willie… aucun goût… pour rien… aucun but… dans la vie… bon qu’à dormir… ». Winnie ne ménage guère Willie, tandem fantasque et hors-norme venant compléter le cortège de duos inventés par Beckett (1906-1989), littérateur solitaire aspirant au Deux : Mercier et Camier, Estragon et Vladimir, Pozzo et Lucky, Hamm et Clov… Histoire de se rappeler que Willie existe, Winnie le gratifie de temps à autre d’un coup de semonce dont elle a le secret : « Fut-il jamais un temps où je pouvais séduire… Ne te méprends pas sur ma question, Willie, je ne te demande pas si tu as été séduit, là-dessus nous sommes fixés, je te demande si à ton avis je pouvais séduire – à un moment donné… ».