Monts Mers et Géants, Alfred Döblin (par Didier Smal)
Monts Mers et Géants, Alfred Döblin, traduit de l’allemand par Michel Vanoosthuyse, Gallimard/Du Monde Entier, septembre 2025, 608 pages, 26 €
Edition: Gallimard
« Les gens de l’Est sur leur gigantesque et archaïque continent restaient cois. Les sombres masses asiatiques avaient pris livraison des machines ; c’était quelque chose d’insolite, qui courait sur eux comme une chenille. Ils laissèrent les appareils raffinés, les êtres de fer lourds et insensibles, ils ne touchaient pas leur cœur. Il y avait toujours parmi les centaines de millions d’individus des groupes à l’Ouest aspirant, attentifs et circonspects, les connaissances étrangères. À l’époque des générations les plus rigoureuses de maîtres, une troupe d’Asiatiques élus participa aux études interdites, fut mise en possession de matériaux et de modèles. L’Angleterre le tolérait parce qu’elle était pacifique et voulait se gagner les Asiatiques. En Asie les races se fanaient et s’épanouissaient ; à peine si les gens de l’Ouest avaient connaissance de leur état. Bombay Calcutta s’étaient débarrassées de leur visage européen. En Chine, de grandes villes européennes de naissance récente avaient été balayées ; les natifs habitaient vaquaient dans les ruines des Européens. Il n’avait pas été possible d’inoculer aux millions de Jaunes et Bruns des besoins occidentaux ; ils avaient pris les armes pour chasser les étrangers. De lentes approches, des négociations hésitantes avaient lieu avec la toujours soucieuse Londres. Quand à Bombay Lhassa Pékin Tokyo Kazan Tobolsk parut la commission envoyée à Londres, on était paré. Dans les capitales de l’Ouest on connaissait l’armement des Asiatiques ; on se croyait en avance. Il n’y avait finalement pas d’hésitation à avoir. Il fallait y aller. »
Si l’on choisit d’ouvrir cette critique de Monts Mers et Géants par la citation d’un paragraphe entier extrait du « Livre deuxième – La guerre Ouralienne », c’est pour deux raisons.
La première est d’ordre idéologique : dans cette tornade narrative sur l’avenir de l’humanité, il faut accepter une vision du monde où certains clichés sont toujours d’actualité. Le politiquement correct n’existe pas, en 1924, ni en Allemagne, ni ailleurs, et Döblin se sert allègrement de tous les clichés sur les êtres humains selon leur zone géographique, dans un système d’opposition mais aussi d’intégration, certains personnages étant ainsi métis à plus d’un titre. De même, Döblin, dans les luttes qui animent le monde des siècles à venir, en voit surgir entre hommes et femmes, avec un certain nombre ce clichés aussi. Et aujourd’hui, cela dérangerait, pour dire le moins. Mais il convient d’éviter l’anachronisme dans la lecture et de faire des procès d’intention infondés à des œuvres émanant du passé. Quant au lexique, il est donc à l’avenant, et l’éditeur précise d’ailleurs dans une note courant du livre premier, après l’expression « peuples jaunes » : « Conformément à notre ligne éditoriale, la traduction de Michel Vanoosthuyse est fidèle au texte original et ne modifie pas les termes qui semblent problématiques aujourd’hui, de façon à donner en français une image exacte du contexte de l’écriture dans l’Allemagne des années 1920. »
La deuxième raison est que l’on a voulu montrer par l’exemple d’un paragraphe entier la fureur narrative et stylistique de Döblin pour ce qui est alors, en 1924, son premier grand roman, son premier grand récit, son premier grand lieu d’expérimentation et d’exploration, puisque c’est l’année suivante qu’il se lancera dans la rédaction de son roman le plus connu, Berlin Alexanderplatz, ce roman-monde dans lequel sont présents tous les modes narratifs ou presque. Pas de variabilité narrative dans Monts Mers et Géants, mais une volonté de dire l’avenir de la Terre, bien qu’avec un point de vue européo-centré (Berlin, Bruxelles et Londres sont les villes les plus mentionnées au fil de ce roman), du vingtième au vingt-septième siècle (« le siècle de tous les dangers pour la communauté des peuples de l’Ouest, ») en accéléré (les deux premiers livres), puis avec une attention particulière portée au moindre remous, ou plutôt au moindre raz-de-marée, du troisième au neuvième et ultime livre. Comme on peut le lire, tout semble s’accélérer, le destin individuel, même d’un lieu, semble anéanti dans le mouvement de l’Histoire.
La question qui se pose est de savoir, avec semblable roman d’anticipation, à quel point Döblin est visionnaire. La réponse ne peut qu’être ambiguë. Lu en 1924, ce roman a dû sembler un pendant fictionnel à l’Apocalypse, avec des hordes déferlant de l’Est, puis des monstres venus du Nord ravageant le continent européen, sur lequel les peuples d’Afrique gardent un œil, et enfin des êtres humains se transforment eux-mêmes en monstres, les « géants » annoncés dans le titre, pour lutter contre ces monstres supposément préhistoriques mais ressemblant plus à un cauchemar d’un contemporain de Döblin, Lovecraft. Lu en 2026, ce roman pourrait être décodé comme annonciateur de tous les périls auxquels l’être humain est aujourd’hui confronté suite à ses propres agissements, le catastrophique réchauffement climatique en tête ; ce serait, je pense, une erreur. Ce que montre Döblin, c’est l’homme saisi par son hybris, inventant entre autres des « usines Meki » pour se nourrir, puis les détruisant, se désirant civilisé puis retournant à la barbarie, s’imposant à la planète effectivement mais dans son délire de conquête territoriale – d’où cette idée, réalisée avec un moyen tout à fait d’un gigantisme que n’osera aucun auteur de science-fiction, de réchauffer le Groenland afin de pouvoir l’habiter, ce qui provoque l’échappée des monstres mentionnés ci-dessus. À ceci près que jamais Döblin n’évoque une quelconque idée de respect de la nature ou de la planète ; il montre l’homme qui se transforme peu à peu en monstre, par son ego de conquérant d’abord (là, il y a peut-être préfiguration de certains dangers politiques à venir si on se positionne en 1924, et on se demande quelle est l’inspiration dans la réalité du tyran Marduk), puis dans sa volonté d’empêcher d’autres monstres de l’anéantir, avec modifications physiques à la clé.
De façon plus subtile, dans ces six cents pages furieuse, sidérantes, laissant à bout de souffle, un grand absent est à noter : Dieu. Ou même une quelconque forme de spiritualité, à part peut-être, et encore, « chez les Jaunes, gens prospères qui se faisaient construire des temples des mosquées des églises, priaient des dieux obscurs sans conviction, sans être séduits au fond par les prêcheurs et prophètes itinérants ». Il existe une exception, si on effectue le relevé des occurrences du mot « église » dans le roman (huit fois sur six cents pages, c’est peu, pour un roman se déroulant essentiellement sur le continent européen), et encore est-ce à mettre en relation avec une histoire d’amour, surdimensionnée comme tout dans Monts Mers et Géants, celle entre Jonathan et Elina, peut-être une façon pour Döblin de proclamer que l’amour est l’ultime forme de grandeur à opposer à cette hybris dingue qui s’est saisie de toute l’humanité : « toi tu es comme une cloche le dimanche à l’église. On ne la voit pas, on n’entend d’elle qu’un souffle. On dit que c’est la cloche qui sonne. Et l’homme pieux se dirige au son. Et même quand on est à l’intérieur de l’église, on ne voit pas la cloche qui sonne. Tu es là, je t’entends et je te vois ; je suis sur une prairie au bord du Main. Je puis te décrire exactement. C’est toi. » Dans un roman où tout est excessif, en toute logique affolante, une déclaration d’amour elle-même ne peut qu’être excessive… Et peut-être cette déclaration d’amour, où l’on trouve deux fois le mot « église », est-elle aussi une façon pour Döblin de dire qu’en ce vingtième siècle naissant, déjà marqué par une catastrophe liée à l’hybris morbide de certains, la Première Guerre mondiale, l’amour serait notre ultime façon de prier – à ceci près qu’il ne durera pas jusqu’à la fin du roman et donc du vingt-septième siècle. En attendant, l’Homme s’est pris pour un dieu, et ça a été catastrophique – apocalyptique.
On a évoqué le vingtième siècle, ses remous impétueux à lui et l’inspiration qu’ils ont pu fournir à Döblin. Et ici se pose un problème, pour le lecteur francophone de Monts Mers et Géants : ce roman est traduit près d’un siècle après sa publication en allemand, et cela risque de nuire à sa nouveauté, à la place qui peut lui être allouée dans l’histoire de la littérature, ou plutôt dans une suite évolutive de l’écriture romanesque liée à l’histoire du vingtième siècle. On le lit aujourd’hui en français, mais après bien d’autres textes qui ont secoué la littérature, même si on se cantonne au domaine germanophone ; après Berlin Alexanderplatz, du même Döblin (1929), après Le Tambour de Grass (1959), ou même un siècle et non un an après La Montagne Magique de Mann (1924). Cela n’enlève rien aux qualités évidentes et indubitables de Monts Mers et Géants, mais on se rend bien compte que cette traduction, excellente soit dit en passant, arrive un peu tard pour que nous, lecteurs francophones, puissions saisir la puissance effective de ce roman en son temps, à quel point il aurait pu marquer les esprits et à quel point cette marque aurait été continue depuis sa publication. On prend plaisir à lire ce roman, même si l’on se rend bien compte de ce qu’il a de daté et d’inexact dans sa vision de l’avenir (mais là n’est pas le propos de l’auteur ; il projette juste l’humain dans l’avenir pour offrir un autre cadre à sa démesure), mais la curiosité relative à sa place dans l’histoire littéraire, germanique en particulier, n’est pas satisfaite, d’autant que cette édition est dépourvue de tout appareil critique. Mais au fond, ce n’est pas grave : on peut s’en passer, et jouir pleinement du vertige offert par Monts Mers et Géants, puis s’écrire sa propre histoire, positionner ce roman-univers parmi nos lectures – ça fonctionne aussi.
Didier Smal
Alfred Döblin : né en 1878 à Stettin, il fait des études de médecine et devient spécialiste en neurologie dans l'est de Berlin. En 1910, il est co-fondateur et collaborateur de la revue expressionniste Der Sturm. Juif, il est obligé de quitter l'Allemagne en 1933. Il s'installe d'abord en France où il se fait naturaliser en 1936, puis aux États-Unis. Après la guerre, il séjourne en Allemagne puis revient en France en 1951. Il ne retourne en Allemagne qu'en 1957 pour y mourir.
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