Les Fantômes de Shearwater, Charlotte McConaghy (par Didier Smal)
Les Fantômes de Shearwater, Charlotte McConaghy, traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chaubin, Actes Sud, janvier 2026, 384 pages, 23,50 €
Pour les amateurs de rock américain, Shearwater est un groupe dont le dernier album en date, The New World, est la merveille qu’on attend de lui depuis 2001 ; pour les amateurs d’ornithologie, shearwater se traduit par puffin, et il n’est pourtant que peu question de cette espèce aviaire dans le troisième roman publié de Charlotte McConaghy, autrice australienne connue pour son intérêt à l’encontre des questions environnementales ; elle écrit dans le genre cli-fi (climatic fiction, sous-genre de la SF évoquant les questions liées au changement climatique), qu’il s’agisse d’évoquer la sixième extinction de masse et ses conséquences (Migrations, 2020) ou d’évoquer la problématique du réensauvagement, avec la réintroduction du loup en Écosse (Je pleure encore la beauté du monde, 2023).
Son troisième roman, Les Fantômes de Shearwater, appartient aussi au genre de la cli-fi, genre qui chez McConaghy prend la forme d’un cheminement intime : comment un ou des individus réagissent-ils face à un monde en mutation, voire un monde ayant déjà mué ? Ici, il s’agit d’une famille, composée de Dominic Salt et ses trois enfants, ayant en charge le gardiennage d’une île fictive, Shearwater, inspirée de la bien réelle Macquarie, une île subantarctique située à mi-chemin entre la Tasmanie et l’Antarctique, et sur laquelle l’autrice a transporté une réserve de semences librement inspirée de celle du Svalbard (elle aussi en danger, soit dit en passant). L’enjeu est de taille : les scientifiques ont tous quitté l’île, laissant à la famille Salt entre autres la responsabilité de préparer les semences à emporter avant que l’île soit sous eau.
La situation se complique lorsque une femme, Rowan, échoue sur le rivage de l’île (ce « rivage sombre et sauvage » évoqué par le titre original du roman), corps rejeté par l’océan au bord de l’asphyxie, sauvé de justesse de la noyade. À partir de ce moment, quasi au tout début du roman, l’intrigue s’oriente vers le thriller, et le lecteur, confronté à une polyphonie rondement menée (le point de vue de chacun des cinq personnages mis en présence détermine les différents chapitres), comprend que les « fantômes » du titre francophone sont ceux que chacun d’entre nous porte en soi, ce qui nous hante et, éventuellement, nous empêche d’avancer – et bien sûr, le lecteur est entraîné par ces différentes voix vers une révélation étrange, qui mêle la joie à l’angoisse, pour finir avec une fin heureuse pourtant éloignée du happy end attendu.
Tout cela pourrait sembler soit oppressant (le huis clos sur une île battue par les tempêtes, avec du matériel de communication détruit, une panne d’électricité en vue et une réserve de semences qui commence à sérieusement prendre l’eau), soit mièvre au possible (qui l’eût cru, que Rowan, en quête d’un mari scientifique dont elle s’est pourtant éloignée, d’où la location d’un petit navire pour arriver à Shearwater, puis le naufrage dû à une tempête de plus, et Dominic, veuf depuis de nombreuses années, allaient se rapprocher ?), et on pourrait vite fermer le roman. À ceci près que, outre les différents points de vue proposés, il y a le style de McConaghy, limpide et intelligent, ouvrant au suspense sans trop en faire, et, surtout, le cadre et donc le sixième personnage du roman : l’île de Shearwater et son écosystème, sublime. McConaghy, qui s’est rendue en famille sur Macquarie, parvient à faire ressentir au lecteur la puissance du lieu, à lui faire côtoyer les phoques, les otaries, les pétrels, les manchots, royaux ou papous, et les gorfous de Schlegel, à l’émerveiller à la vue proche d’un nid occupé par des albatros (nommés Ari et Nikau par la famille Salt).
Ce sixième personnage (il y en un septième, mais ce serait trop dévoiler de l’intrigue que donner son identité) est ce qui donne toute sa puissance exceptionnelle et remarquable au troisième roman de McConaghy, en ceci qu’elle semble lui faire une déclaration d’amour littéraire. Pas une ode nostalgique, pas un plaidoyer larmoyant ; non, un simple « Je t’aime », que finit par partager le lecteur. Cette déclaration, on l’entend aussi dans l’histoire de Rowan, sa vie dans le bush australien et son projet de très grand jardin. Mais cette déclaration, on l’entend le plus dans les quelques chapitres où Orly, le cadet de la fratrie mais aussi le plus passionné par la réserve de semences, raconte l’histoire de graines, tout simplement des graines, et McConaghy de fasciner le lecteur avec l’histoire d’un… pissenlit. Enfin, cette déclaration, aussi irrationnelle que passionnée, elle trouve un bel écho dans la façon dont sont finalement sélectionnées les semences à sauver.
Au fond, McConaghy parvient surtout à partager sa passion pour la beauté du monde, même si celui-ci, elle en est consciente, est en voie de disparition. Mais elle la raconte sans larme à l’œil, au contraire, avec un souffle puissant, en montrant des personnages épais et profonds aux prises avec une nature avec laquelle il s’agit de composer et pour laquelle il convient d’agir au mieux afin d’en préserver l’émerveillement. Pour cette raison seule, la lecture des romans de cette autrice australienne devrait être recommandée à tout le monde.
Didier Smal
Charlotte McConaghy (1988) est une autrice australienne qui a publié trois romans, tous trois évoquant des problématiques liées au changement climatique en cours. Les trois ont rencontré un vaste succès éditorial.
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