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Les Abysses, Rivers Solomon (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 17.09.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, J'ai lu (Flammarion)

Les Abysses, Rivers Solomon, traduit de l’anglais par François Guévremont, J’Ai Lu, août 2021, 224 pages, 8,20 €

Edition: J'ai lu (Flammarion)

Les Abysses, Rivers Solomon (par Didier Smal)

 

« – Ne me suis pas, Étrange-Poisson. Ma sauveuse. Nous devons retrouver nos places.

– C’est quoi, notre place ? demandons-nous.

– C’est là où il n’y a pas de solitude. »

Ouvrons sur la généalogie d’une mythologie : c’est le duo de musique électronique Drexciya, originaire de Detroit, qui en crée la première version, celle où des humains passeraient directement du liquide dans lequel ils ont grandi neuf mois à l’océan, et pourraient donc respirer sous l’eau. Sur une musique héritière des grandes et sombres heures de la première techno, quelques mots pour faire danser le concept. Ensuite, c’est le trio de Los Angeles clipping. qui s’empare du concept pour le faire évoluer vers une narration plus ample, normal pour ce groupe qui a été nominé en 2017 aux Hugo pour un album concept de science-fiction, Splendor & Misery, et ça donne une chanson hip-hop renversante, The Deep, elle aussi nominée l’année suivante. Et Rivers Solomon, deux ans plus tard, s’inspire de cette chanson, et par le principe du téléphone arabe, en déforme la mythologie et lui donne un nouveau sens, lié à une histoire qui devient l’Histoire.

Les Abysses raconte l’histoire de Yetu, historienne des Wajinrus, un peuple sous-marin à l’origine douloureuse : ils sont les descendants des enfants sortis du ventre des femmes enceintes jetées par-dessus bord par les négriers « au cours du plus effroyable holocauste qu’ait jamais connu l’humanité » (selon clipping. dans la postface, légère faute de goût de concurrence victimaire associée à une errance lexicale regrettable – mais on se dit que c’est juste une erreur, rien d’autre). Ces enfants ont été recueillis par les baleines (« elles nous nourrissent, elles nouent des liens avec nous, elles nous entraînent jusqu’au fond des mers »), puis ont formé une communauté éparpillée dans les abysses, avec une seule nageoire caudale qui les opposent aux « deux-jambes » peuplant la terre. Et cela dure depuis six cents ans, la naissance de cette civilisation étant racontée dans un quatrième chapitre plein de poésie, celle née de la rencontre entre Waj (à « la nageoire caudale fendue ») et celle qui va devenir Zoti Aleyu, jusqu’à la réunion de tous : « Nous sommes le chœur des abysses. Wajinrus. Nous ne sommes plus zoti aleyu. Nous sommes plus vastes et plus beaux que ce que suggère ce nom. Nous sommes un chant, et nous sommes unis. »

Et si cette civilisation tient, si ses membres parviennent à vivre au quotidien, c’est grâce à la fonction d’historien, créée très tôt – la façon dont elle a été envisagée par le troisième d’entre eux, Basha, est racontée dans le huitième chapitre, et est surtout montré son rapport à l’Histoire, ce qu’il en fait : « Certains sont tristes quand ils prennent connaissance de l’Histoire, mais nous, nous avons ressenti une colère immense et glorieuse. Ce défi nous plaisait, nous convenait. Et la colère était notre émotion préférée. Nous en jouissions. La colère donnait un sens à notre vie. » Des souvenirs dont il est dépositaire, Basha tire une connaissance relative à « ce dont les deux-jambes sont capables » et donc une volonté de mener contre eux une guerre totale suite à des bombardements subis par les abysses : « Nous lançons vague après vague d’eau salée à l’assaut des terres, nous inondons le monde entier », c’est un raz-de-marée absolu.

Mais de quoi se souviennent donc Basha, et Yetu au moment du récit principal ? De tout. De toutes les souffrances subies, de toutes les humiliations, de toutes les mises à mort, individuelles ou communes, du sort des femmes jetées à la mer durant la traversée de l’Atlantique, mais aussi des attaques de requin, de la faim, de l’errance. C’est la fonction d’un « historien » chez les Wajinrus, être le dépositaire unique de tous ces souvenirs douloureux, pénibles à porter en soi, qui par contre épargnent les autres membres du peuple. Et une fois par an a lieu « la cérémonie du Don de Mémoire », durant laquelle l’historien rend les souvenances aux autres Wajinrus, qui se souviennent alors – mais leur est épargnée la douleur pérenne de cette mémoire, puisque l’historien récupère les souvenances.

À ceci près que Yetu, qui a été choisie par l’historien précédent mais n’en est pas heureuse, elle qui a sa propre individualité (que traduit subtilement Solomon en évoquant sa seule façon de se mouvoir dans l’eau), choisit de fuir lors d’une cérémonie, laissant les Wajinrus aux prises avec une mémoire intacte, ces souvenances qui réveillent la douleur et incitent à la colère, qui prend ici la forme d’une tornade pouvant inonder ce qui reste des terres. C’est toute la puissance de ce récit : Solomon pose la question essentielle de la mémoire, de la transmission d’un trauma dans un peuple, une communauté ; comment se répartit-il ? Comment vit-on avec ces souvenances ? La solution choisie par les Wajinrus est-elle la bonne ? Peut-on vivre sans mémoire, et si l’on vit avec, ne risque-t-on pas d’être submergé par celle-ci, de ne plus vivre qu’en fonction d’elle ? Existe-t-il un équilibre ? Solomon étant proche de l’afrofuturisme, il est évident qu’elle adresse ces questions aux peuples réduits en esclavage il y finalement moins de deux siècles encore – mais la question se pose à tout peuple ayant subi, joie de l’euphémisme, un trauma de l’Histoire.

C’est toute l’importance du présent bref roman : par le biais de la fiction, et de la fiction spéculative au lieu de la fiction historique, permettre au lecteur de réfléchir autrement à ce qu’est la mémoire historique. En particulier, il y a le dialogue entre Yetu, qui, après sa fuite, se retrouve bloquée dans un trou d’eau sur la côté africaine, et Oori, dernière survivante des Oshiben, une peuplade aussi fictive que détruite par les guerres et les maladies, dialogue qu’on aimerait pouvoir citer dans son intégralité, tant l’opposition apparente entre la Wajinru qui ne veut plus de ces souvenances dans son esprit et la dernière Oshiben qui craint la disparition par l’absence de mémoire est d’une rare sensibilité doublée de subtilité. Et pourtant, pas de grandes considérations philosophiques, peut-être juste la position de personnes, d’individus, par rapport à la mémoire, à la transmission d’un trauma, et on a envie de citer ce qui résume le propos d’Oori : « J’accepterais de supporter toute la douleur du monde, si ça signifie porter en moi toute la mémoire des Oshuben. Je connais à peine quelques histoires de la génération de mes parents. J’ai oublié notre langue. » À quoi Yetu oppose sa propre souffrance : « Quand tu incarnes tous ceux qui ont vécu autrefois, quand tu existes pour tous ceux qui vivent aujourd’hui, tu n’es personne. Personne. Tu n’existes pas. » Yetu est quasi à la torture : « Mais le vide l’inquiétait. L’inévitabilité du vide la mettait en colère. Avec les Wajinrus, elle était singulière et solitaire. Sans eux, elle avait trouvé Oori et l’indépendance, mais elle avait perdu l’Histoire et son peuple. Il lui était impossible de choisir, et l’indécision la paralysait. »

L’équilibre est difficile à trouver, car l’idéologie s’en mêlerait volontiers – heureusement que Les Abysses est un récit de fiction, de science-fiction qui plus est. Et pourtant, puisque la souffrance n’est pas la destinée humaine ni wajinru, il sera trouvé, selon une modalité étrange, avec une compréhension profonde, en un émouvant dernier chapitre. Et avec, osons le mot, de l’amour, tout simplement, celui qui déjà soutenait Basha dans sa détermination tout en l’incitant à mieux se projeter vers l’Autre, celui qui permet à Yetu et Oori de finalement se tourner vers l’avenir sans rien perdre du passé. Ce serait donc la plus grande force à opposer au poids de l’Histoire ? L’hypothèse demande à être réfléchie. Et vécue.


Didier Smal


Rivers Solomon (1989) est une autrice américaine de science-fiction, associée à l’afrofuturisme. Elle a publié quatre romans, tous traduits en français.


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.