Le trimard, Jack London (par Yasmina Mahdi)
Le trimard, Jack London, trad. Marc Chénetier, dessins Simon Roussin, éd. Gallimard (Le sentiment géographique), 208 p., avril 2026, 22€
Ecrivain(s): Jack London Edition: Gallimard
Journal d’un hobo
Jack London (1876-1916) livre dans ce roman, des souvenirs rétrospectifs qui lui sont chers, en l’occurrence celui d’un « trimardeur affamé » ; un hobo dont l’existence consiste à prendre des trains en marche « sans se briser le cou », et où « les très pauvres constituent la dernière ressource assurée du vagabond affamé ». Pour survivre, il faut mendier, et c’est tout un art, finalement, un art de la narration. Car c’est grâce aux mots que l’on obtient crédit et confiance. Comme un barde des temps anciens. Mais voilà, dans le Nouveau Monde, les arrêtés contre ceux qui ne travaillent pas, les nomades et les clochards, sont rigoureux. Le style littéraire du grand écrivain est proche de celui du road movie, du périple et de la cavale sur les routes de la Beat Generation de Jack Kerouac. L’on pense également à Henri Miller et au problème récurrent de la faim.
L’exubérance de la jeunesse autorise le jeune galvaudeux céleste à bien des affabulations, des mensonges - stratagèmes en vue d’obtenir un bon repas ou quelques sous, pour ensuite voyager « sur le toit du wagon postal transcontinental ». Ainsi, la nourriture la plus simple devient agape inespérée. London le trimardeur, pour communiquer avec ses coreligionnaires de la route, a recours à un vocabulaire argotique, une langue cryptée. Ce destin n’est pas sans liens avec celui des pionniers, et plus récemment, avec l’errance des migrants et des clandestins, poussés par la nécessité. Or, concernant « un garçon de dix-huit ans en parfaite santé », l’épreuve est excitante.
London relate son trajet initiatique, dont le but est la liberté et l’affranchissement social. Le jeune homme se conduit un peu comme un pirate, un hors-la-loi (a rogue) en marge de la société, à la cloche de bois, défiant souvent le danger et la mort. Cette odyssée ne se fait pas sans risque, car « s’endormir sur une barre, c’est la mort assurée » et, chose plus inquiétante : « Ce n’est pas pour rien non plus que dans des wagons couverts, des wagons-citernes et des cellules de prison, j’ai entendu les récits sanglants de brutalités diverses ». Dans ce contexte de fragilité existentielle, le vagabondage est considéré comme un délit grave, passible de peine de prison. Au pays de l’habeas corpus, un sans domicile fixe n’a aucun recours et est incarcéré sans jugement, et la prison est un enfer : « On faisait une belle bande d’affamés dans cette taule du comté d’Érié. Il n’y avait que les « longs séjours » pour savoir ce que c’était que manger à sa faim, étant donné qu’ils seraient tous morts s’ils avaient été soumis au régime que nous autres « brefs séjours » devions subir ».
London est descendu dans les recoins les plus sombres de la société américaine, les plus sordides, où pas le moindre droit n’est accordé à l’individu démuni et inadapté. Ce monde masculin a ses lois, ses codes, ses blases (noms et surnoms). L’auteur nous livre un pan de l’histoire des humbles, un constat sans concession, au sein d’une jungle. L’écriture est haletante, un hymne à la liberté, à l’anarchie et en même temps, à la confiance en un groupe qui, seul, peut vaincre la dureté de la vie. Et comme le souligne si bien London : « Et le nom de tout cela, c’était l’Aventure ». Sur terre comme en mer.
Simon Roussin (né en 1987, illustrateur et auteur de bande dessinée, diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg, Prix Goscinny 2021 et Fauve du Jury à Angoulême) accompagne le texte de London par une quinzaine d’illustrations. L’artiste a choisi la sobriété chromatique, le bleu et l’orange (tonalités opposées et complémentaires), pour les éléments naturels de la vastitude du paysage des États-Unis. Le vermillon vif, couleur éclatante, couleur du désert sous un soleil ardent, est assombri par des taches ombreuses de bleu nuit, puissant et profond, sous des ciels blancs ou noirs. Le blanc est traversé parfois de nuages mauves. Les personnages se fondent dans le décor. Le train, la locomotive, les wagons sont traités en masse, composante géométrique de la perspective vide. L’énorme machine motrice, unique refuge pour le trimard. Des objets emblématiques sont dessinés de manière graphique et sensible, ici un petit oiseau mort, ailleurs la fameuse tasse de thé et le croûton de pain.
Yasmina Mahdi
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