La ville de nulle part, Alison Lurie (par Yasmina Mahdi)
La ville de nulle part, Alison Lurie, éd. Rivages poche, trad. Élisabeth Gille, 432 p., sept. 2026, 9,50€
Edition: Rivages poche
Sous le soleil, le désenchantement
Paul et Katherine Cattleman, deux bostoniens, emménagent à Los Angeles (la ville de nulle part), où « Toutes les maisons étaient en stuc, couleur de crèmes glacées : vanille, citron, framboise, orange ». L’on retrouve cet « amas de crème fouettée » sur la tête des starlettes, dégoulinant comme de la crème Chantilly. Deux styles de vie s’opposent (et se méconnaissent) entre les gens très riches aux habitations aux formes importées de tous les pays, les décors kitchs, sorte de Disneyland à ciel ouvert et, à l’inverse, ceux condamnés à « vivre dans des alignements de boîtes presque identiques, en brique ou en bois, comme autant de caisses de savons à sardines ». Tout est exubérant, démonstratif, dans l’immense métropole, clinquant, « une culture au sein de laquelle n’importe quel livre était l’équivalent de n’importe quel autre ».
Katherine Cattleman éprouve un malaise persistant dans cette ville, peuplée d’hommes athlétiques, bronzés et de grandes blondes très décolletées, chaussées d’« escarpins à hauts talons », moulées de façon outrancière, laissant voir leurs « seins en forme de cônes ». Hélas, tout n’est pas reluisant sous le soleil éclatant et le ciel bleu car Paul Cattleman commence à tomber dans les pièges grossiers de la tentation. Le pathétique devient grotesque, jusqu’à l’ignominie. Au-delà des cosmétiques, des fausses blondes platine, les mariages désassortis, l’argent, le luxe, ces amalgames provoquent angoisse, vide et mensonge.
En vis-à-vis, se trouve l’antithèse de la brillance plastique de Los Angeles, à Venice avec ses taudis, ses décharges d’ordures, cité anciennement culte, « car Venice était au début du siècle une station balnéaire à la mode - [et] subsistaient encore : les longues arcades, les balcons gracieux, les arches, les pilastres de stuc coloré. Mais tout cela était au dernier stade de la décrépitude ». Une Amérique surgit, celle des laissés-pour-compte : « Les clochards, les infirmes, les criminels, la lie de la cité (et même du continent) déferlaient sur Venice comme entraînés par la marée ». Un groupe de beatniks, contestataire, y vit en marge, s’opposant à l’industrialisation et à la politique dominante. À l’université (UCLA), la concurrence et la course à la promotion font partie du quotidien des chercheurs. Katherine Cattleman nous livre ses impressions assez acrimonieuses à propos de ce continent outre-Atlantique : « Mais ici, tout est tellement étrange. Par exemple, les femmes dans la rue : au lieu des tailleurs d’été qu’on portait pour faire ses courses à Boston ou à, New York, elles se promenaient en costume sorti tout droit d’une revue à grand spectacle ou des bandes dessinées : sandales à hauts talons, pantalons très collants de couleurs métalliques ou pastels fluorescentes, hauts très courts qui laissaient souvent dénudée une bande de peau autour de la taille. Leurs cheveux crêpés formaient comme un amoncellement de barbe à papa, ou au contraire un cône laqué ».
Citons à propos du phénomène de la pin-up Fabrice Montebello (extraits de De la Pin-up à la star : les représentations du corps en milieu ouvrier, Cairn): « Le corps est à la fois, histoire et langage, expression d’un habitus (« un avoir devenu être » selon Bourdieu, 1979) et marqueur social, qui révèle ou traduit (par sa perception) les propriétés des agents et contribue à les classer spontanément au sein d’un espace social. En ce sens on ne peut faire abstraction du fait que la généralisation des actrices mamelues et callipyges réponde aux critères d’appréciation qui caractérisent les rapports populaires aux corps, et ce, malgré l’imposition progressive des normes dominantes en matière de corps féminin (« impératif de minceur et de longueur ») que favorise notamment « la chute du corset » (Perrot, 1984). (…) Les blondes laiteuses à la poitrine généreuse (Marilyn Monroe, Jayne Mansfield, Diana Dors, Mamie Van Doren) chères au « public américain traditionnel » si l’on en croit Martine Boyer, satisfaisaient à la fois les exigences exotiques et les « pulsions » charnelles, d’une fraction du public populaire français (Boyer, 1990) ». Ces corps exhibés des années 60 correspondent au star system hollywoodien. Alison Lurie dépeint des caractères, des starlettes au langage ordurier, au mode de vie vulgaire. Les fantasmes et les affabulations sont férocement dévoilés dans cette narration de grande qualité.
Alison Lurie, née en 1926 à Chicago, a fait ses études à Harvard et a enseigné à l’université Cornell. Elle a reçu le prix Pulitzer pour Liaisons étrangères et le prix Femina pour La Vérité sur Lorin Jones. Elle est décédée en 2020. La ville de nulle part est son deuxième roman, réédité à l’occasion du centenaire de sa naissance.
Yasmina Mahdi
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