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La Une Livres

King Zeno, Nathaniel Rich (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 15 Septembre 2021. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, USA, Roman, Seuil

King Zeno (King Zeno, 2018), Nathaniel Rich, Seuil Cadre Noir, septembre 2021, trad. américain, Camille de Chevigny, 427 pages, 21,90 € Edition: Seuil

 

La Nouvelle-Orléans meurtrie, bouillonnante, est la seule véritable héroïne de ce roman taillé comme une passionnante monographie noire. La période racontée, à peu près 1918-1920, fait se croiser l’Histoire réelle et les histoires fictionnelles (vraiment ?) comme la trame d’une narration serrée, prenante, souvent vertigineuse. Les traumatismes de la grande guerre – les cauchemars peuplés de tranchées et de corps déchiquetés, les désordres mentaux – la Ville qui naît au modernisme dans une agitation mafieuse grandissante (le Grand Canal du Mississippi au Lac Pontchartrain est en construction), la Grippe Espagnole qui frappe la ville de ses vagues meurtrières et le Jazz (Jass) à sa naissance aux sons des cornets et des pianos des gamins Louis Armstrong, Drag Nasty et Funky Butt.

Nathaniel Rich dynamite toute notion pré-acquise de « roman noir » et propose une ode à la modernité, ses grandeurs et ses ravages. Dans une langue rugueuse et syncopée – scandée par les sons – il invente une véritable mélopée sombre qui porte les drames d’une ville et d’une époque.

Le temps appris, Patrick Devaux (par Parme Ceriset)

Ecrit par Parme Ceriset , le Mercredi, 15 Septembre 2021. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie, Le Coudrier

Le temps appris, Patrick Devaux, mai 2021, 67 pages, 16 € Edition: Le Coudrier

 

Le temps appris, recueil de poésie de Patrick Devaux, illustré par de magnifiques aquarelles de Catherine Berael, est une immersion poétique au cœur du thème du souvenir, des mots adressés aux disparus. Au-delà de l’absence, du temps écoulé, le poète a la conviction qu’il demeure quelque chose des aimés, de l’amie disparue devenue « ange » : « Il est tard / mais je la sais / vivante / entre les mots du sommeil ».

Dans la continuité de Rimbaud et de sa célèbre « mer allée avec le soleil », le ciel et les oiseaux offrent à l’auteur une porte d’accès vers l’éternité. Au souvenir de la mystérieuse défunte, il dédie « des milliers de mots que jamais elle n’aura lus ».

Il y a également, en toile de fond, une réflexion philosophique passionnante sur le temps qui passe. Le temps est cet ennemi, cet assassin insidieux contre lequel nul ne peut lutter : « L’abeille /à / la fenêtre / ne sait rien /du / temps appris / qui /malgré / sa transparence / va /lui briser les ailes ». Le poète s’interroge sur la toute-puissance du temps qui a malheureusement le pouvoir de tout détruire : « Le temps / n’a pas bien / compris / des dieux /les ailes / qu’il avait / reçues ».

Avant que le monde ne se ferme, Alain Mascaro (par Guy Donikian)

Ecrit par Guy Donikian , le Mardi, 14 Septembre 2021. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Autrement

Avant que le monde ne se ferme, Alain Mascaro, août 2021, 245 pages, 17,90 € Edition: Autrement

 

Tout aura commencé dans la steppe kirghize, au sein de la « kumpania » dans laquelle Anton Torvath va croître. Né au début du « siècle des génocides », Anton va acquérir ses armes de circassien dans un cirque composé de jongleurs, de trapézistes, de dompteurs. Il sera lui-même dompteur de chevaux. Anton Torvath est tzigane, et ce « fils du vent » va devoir voyager pour rencontrer le pire dans une Europe « où le bruit des bottes écrase tout ».

« Les années s’égrenaient doucement au rythme des spectacles : monter, démonter la toile, atteler les chevaux, tracer la route… Des enfants naissaient ; d’autres étaient en âge d’intégrer la parade ou de présenter un numéro. Ils s’essayaient à tout, même à ce qu’ils n’aimaient pas a priori, c’était la règle du cirque Torvath. C’était ainsi que naissaient les vocations, ainsi qu’arrivaient les accidents ». Anton va aimer les chevaux et les chevaux vont l’aimer, depuis l’enfance, après qu’un accident l’aura fortuitement dirigé vers les équidés qui ne cesseront d’importer dans son périple.

L’Affaire Pavel Stein, Gérald Tenenbaum (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 14 Septembre 2021. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions

L’Affaire Pavel Stein, Gérald Tenenbaum, Cohen & Cohen éditeurs, août 2021, 146 pages, 17 €

 

Enseigner les mathématiques dans une université de bon niveau (ou dans un autre établissement) ne prédestine pas à occuper une place, quelle qu’elle soit, dans la littérature. Or, Gérald Tenenbaum, professeur de mathématiques à l’université de Lorraine, auteur d’une Introduction à la théorie analytique et probabiliste des nombres (omise à la rubrique « Du même auteur »), a également composé plusieurs romans qui ne se réduisent pas à une succession chronologique de titres, mais forment à présent cet ensemble organique qu’on appelle une œuvre, où chaque nouvel ouvrage prend place naturellement, non sans modifier la physionomie du tout. L’ensemble dépasse la somme des parties (peut-être y a-t-il une manière mathématique de formuler plus adéquatement cette idée). De même qu’il existe une relation entre l’unité que constitue le roman isolé et le tout que forme l’œuvre, une autre relation apparaît, entre l’œuvre et la tradition dont elle relève. La littérature française est, depuis Montaigne, une littérature de moralistes, ce qui n’implique pas une vision étriquée de la réalité, mais une volonté d’explorer les ressorts cachés des actions humaines (les maximes de La Rochefoucauld ont la rigueur, la transparence et l’inexorabilité des postulats géométriques).

La Nuit tombée, Antoine Choplin (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Lundi, 13 Septembre 2021. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Points

La Nuit tombée, 128 pages, 5,70 € . Ecrivain(s): Antoine Choplin Edition: Points

Gouri, écrivain public à Kiev, décide de revenir sur les lieux de son ancienne vie, à Pripiat, afin de récupérer un objet auquel il tient tout particulièrement ; il prend néanmoins le temps de s’arrêter à Chevtchenko en cours de route, pour y retrouver des amis restés sur place, Vera et Iakov.

Le propos de ce roman est très simple, mais à l’intérieur de ce propos, Antoine Choplin nous décrit une réalité grise, atrophiée, et cependant profonde. S’il devait faire l’objet d’une adaptation cinématographique, nul doute que le film serait économe en dialogues, et ponctué de regards expressifs et de silences pleins de signification.

Sous une apparence majoritairement descriptive, tandis qu’on suit l’itinéraire de Gouri à bord de sa moto, le livre nous parle de l’impossibilité d’un exil, de la volonté opiniâtre à rester sur les lieux où l’on a toujours vécu et que l’on persiste à vouloir rendre vivants, même quand une catastrophe comme celle de Tchernobyl voudrait tout faire cesser. À ce titre, l’histoire de la vieille dame à Ritchetsya, racontée par Iakov, a toutes les caractéristiques d’une histoire qui a vraiment pu se dérouler. Mais cette impossibilité de l’exil, plus qu’exprimée, est personnifiée par Gouri lui-même : en dépit du fait qu’il a su se recréer une vie à Kiev, il décide de prendre des risques inconsidérés pour avoir le simple privilège de reposer les pieds chez lui, et de récupérer un objet cher à son cœur.