La Route de Roswell, Connie Willis (par Didier Smal)
La Route de Roswell, Connie Willis, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Simon, Actes Sud, juin 2026, 432 pages, 23,50 €
Edition: Actes Sud
Connie Willis est entre autres l’autrice d’une série de romans mettant en scène des historiens de l’illustre Oxford voyageant dans le temps, avec toutes les conséquences que cela peut avoir, tant sur leurs esprits que sur le monde, avec tout le risque d’uchronie que cela comporte. Avec un humour pince-sans-rire qui pourrait la faire passer pour anglaise (quiconque n’a pas ri aux éclats en lisant Sans parler du chien doit impérativement procéder à un bilan neurologique), Willis montre des historiens dont les études peuvent mener à de graves dangers – étudier Pearl Harbor, c’est s’y rendre… Cette série lui a valu d’être primée par la sainte trinité des amateurs de SF : le Nebula, le Hugo et le Locus. C’est dire si son œuvre est de qualité, et si on attend chaque nouveau roman avec délectation
Pourtant, on craint la déception durant les premières pages de La Route de Roswell : on y assiste à l’arrivée de Francie à l’aéroport d’Albuquerque, où ne l’attend pas son amie Serena, alors qu’elle l’a invitée à son mariage, célébré en la petite ville de Roswell ; « en revanche il y avait un homme avec un panneau “Comité du Premier Contact – Bienvenue au Festival des ovnis”. » Ça mène à un récit à la teneur humoristique, où Francie la rationnelle est confrontée à des braves gens qui croient dur comme fer que les extraterrestres sont parmi nous depuis belle lurette et voient dans la photo d’un coucher de soleil la preuve évidente d’une invasion à venir. On craint un récit destiné à juste moquer les crédules avec condescendance, prêtant à sourire mais sans plus.
Puis soudain, à la fin du second chapitre, le récit s’emballe parce que Francie est bel et bien enlevée par un extraterrestre en forme de virevoltant, cette boule végétale sèche qui traverse la moindre scène de duel dans tout western digne de ce nom, avec « des dizaines et des dizaines de tentacules serpentins qui rayonnaient depuis un point central », à la grande surprise de la jeune femme : « il n’y avait aucun doute quant au fait qu’il s’agissait d’un extraterrestre, même s’il ne ressemblait en rien aux aliens à grosse tête, yeux noirs en amande et corps d’enfant du diorama », celui tout juste vu au musée de Roswell. Le récit devient, et on expliquera ces références cinématographiques plutôt que littéraires, un road-movie doublé d’un buddy-movie, Francie fuyant on ne sait pas très bien qui (elle craint que le FBI soit à ses basques, mais on n’en a jamais vraiment la preuve) tout en s’adjoignant progressivement des camarades – dont il serait plus exact de dire que c’est Indy, le surnom dont hérite l’extraterrestre, qui les capture, comme au lasso, façon veau aux pattes entravées, au fur et à mesure de leurs pérégrinations.
Et c’est là que le récit dévoile son véritable sens, destiné à mettre en perspective le complotisme avec humour, dans la confrontation entre deux personnages : Wade, en apparence un arnaqueur venu pour vendre des assurances anti-enlèvement durant le Festival, et Lyle, un cintré total convaincu qu’à Roswell ne s’est jamais écrasé un ballon atmosphérique et qu’on nous cache tout, on nous dit rien (pour citer Dutronc) quant à la Zone 51. Car s’installe alors un échange occasionnel entre les deux absolument hilarant : à chaque théorie complotiste avancée par le second avec un aplomb sublime, le premier répond par une référence à un film dont une scène a inspiré la théorie complotiste – rien que pour ces passages, La Route de Roswell possède une saveur digne des meilleures pages de la série des historiens. Mais voilà qu’en sus s’en mêlent une apparente charmante vieille dame venue en car avec d’autres personnes âgées pour visiter les casinos et un apparent retraité avec son van aux parois intérieures garnies d’une collection de dvds retraçant toute l’histoire du western. (Si le lecteur a bien suivi, au moins trois personnages sont en réalité bien plus que ce qu’ils prétendent être de prime abord – mais c’est aussi toute la saveur du roman que ce dévoilement progressif menant à encore plus de moments incongrus et pouvant mener à au moins sourire.)
Et d’un autre côté, il faut bien communiquer avec Indy, ne fût-ce que pour comprendre ce qu’il cherche ou évite, simplement sa raison d’être là (Francie : « Et on n’arrête pas d’imaginer une grande raison – une invasion, sauver la Terre ou sa planète à lui, comme dans les films –, mais si on se trompait, et que c’était quelque chose de plus petit. »), et là Willis a pour le coup un trait de génie : sur les « tentacules » d’Indy peuvent se scroller des lettres, qui forment des mots, et l’on s’aperçoit vite que l’extraterrestre comprend très bien l’anglais, du moins au sens littéral (pour les métaphores, on repassera). Et pour augmenter son vocabulaire, quoi de mieux qu’une collection de dvds de western ? Mais bien sûr ! À ceci près qu’il faut expliquer à Indy chaque concept ou presque, à la grande fatigue de Francie, qui en vient à déléguer cette tâche à Eula Mae (et sa personnalité dissimulée…) tout en recommandant au complotiste ufologue d’éviter certains mots afin d’éviter de donner de mauvaises idées (« Et vous, vous ne devriez pas parler d’invasion et d’extermination. Ni de mutilations de bétail, de sondes ou de bases souterraines secrètes. »). Au passage, Willis évoque la difficulté de transmettre certaines notions à un être n’appartenant radicalement pas à la même culture : comment parler d’amour lorsqu’on ignore tout de l’Autre ? Et si ce questionnement, nous devions l’avoir aussi entre êtres humains ?...
Surtout, ce mode d’apprentissage de l’anglais, associé aux conversations surréalistes entre Wade et Lyle, fait de La Route de Roswell un grand roman de la référence cinématographique, d’où les termes « road-movie » et « buddy-movie » employées ci-dessus, et de son détournement. Dans un roman où nul n’est ce qu’il paraît être, il est évident que les intentions de l’extraterrestre ne peuvent être celles auxquelles on s’attend, malgré une certaine obsession pour Monument Valley et un détour sidérant, pour ne pas dire sidéral, par Las Vegas. Tout cela, et bien d’autres détails encore, fait de ce roman une grande réussite dans un domaine peu couru, et généralement peu garant de plaisir véritable ou d’envie de relecture : la science-fiction humoristique. Et, tant qu’à faire, un roman qui, dû à son jeu référentiel, appelle à cors et à cris (et à mots scrollés sur tentacules) une adaptation cinématographique – et le lecteur peut se lancer dans le petit jeu du casting pour ce remake sous amphétamine et tout à fait décalé de Rencontre du troisième type.
Didier Smal
Connie Willis (1945) est une autrice américaine de science-fiction dont l’œuvre a été primée à de multiples reprises. Ses romans les plus connus appartiennent à la série des historiens (Le Grand Livre, Sans parler du chien, Black-Out et All Clear).
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