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La rentrée littéraire

Délivrances, Toni Morrison

Ecrit par Victoire NGuyen , le Vendredi, 28 Août 2015. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Christian Bourgois

Délivrances, août 2015, trad. de l’Américain par Christine Laferrière, 197 pages, 18 € . Ecrivain(s): Toni Morrison Edition: Christian Bourgois

 

Briser les chaînes

Si le lecteur se penche sur le titre, il peut y voir certains indices qui guideront sa lecture car les thématiques chères à l’auteure sont inscrites en filigrane dans ce simple mot à onze caractères : Délivrances. Si son sens premier se rapporte à la dernière phase de l’enfantement, il a aussi une signification figurée qui vient appuyer l’idée de rendre la liberté à un sujet ou à un état opprimé. Il est aussi synonyme de libération mais à un niveau individuel. L’individu est délivré de sa souffrance ou/et de son aliénation. C’est ce sens figuré qui, niché, dans chaque mot donne au roman Délivrances une dimension psychologique. Mais de quoi s’agit-il ?

Bride, la fille de Sweetness a réussi sa vie. Cadre dans une firme cosmétique, elle roule en Jaguar. Elle fait pâlir d’envie ceux qui l’entourent par son port altier et ses habits blancs qui accentuent les contrastes de sa peau d’ébène. Cependant, un mal la ronge. Elle ne se remet pas de sa rupture amoureuse, d’autant plus qu’une faute du passé la rattrape et la laisse dans un état de culpabilité qui la pousse à tomber dans un traquenard dont elle sort défigurée… Au fil des pages, le lecteur entend aussi la voix de la mère et perçoit mieux la profonde détresse de Bride sous sa rutilante réussite…

Corps désirable, Hubert Haddad

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa , le Mercredi, 26 Août 2015. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Zulma

Corps désirable, août 2015, 176 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

 

On sait aujourd’hui greffer chez les humains de nombreux organes internes avec un taux de réussite élevé. Récemment est venue s’ajouter à la liste, une greffe totale du visage. En dehors de cette dernière et de celle de la main, aucune des précédentes n’impactait l’apparence physique du greffé. Plus récemment encore, le neurochirurgien Sergio Canavero a présenté dans un congrès de chirurgie américaine son projet de greffe de la tête comme réalisable techniquement dès 2016, sous réserve de lever les fonds nécessaires. « Une folie qui permettrait aux tétraplégiques de marcher, dit-il, et aux cerveaux les plus brillants de ne jamais disparaître… ». Le rêve d’éternité sous-tendu par ces propos excluant que le cerveau lui-même puisse dégénérer et rendre caduque la tentation de recourir à ce type d’intervention. Une annonce qui déclencha le scepticisme et le questionnement éthique, bien au-delà du seul corps médical.

Hubert Haddad a fait sienne cette idée pour littérairement devancer le neurochirurgien Turinois et se livrer à l’exploration intime des conséquences d’une telle opération sur son héros, Cédric Allyn-Weberson.

U4 ; Yannis, Jules, Koridwen, Stéphane, Florence Hinckel, Carole Trébor, Yves Grevet

Ecrit par Laetitia Steinbach , le Mardi, 25 Août 2015. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Jeunesse

U4 ; Yannis, Jules, Koridwen, Stéphane, Nathan et Syros, août 2015, 380 pages, 16,80 € chaque volume . Ecrivain(s): Florence Hinckel, Carole Trébor, Yves Grevet, Vincent Villeminot

Voilà une belle étrangeté qui se démarque des autres parutions de la rentrée par une curieuse numération : 1/2/4. Suite mathématique ? Éléments alchimiques ou ésotériques ? Ou projet un peu fou d’écrivains et d’éditeurs entreprenants ? U4, c’est un titre, deux éditeurs, quatre auteurs ; quatre volumes, deux héros masculins, deux héros féminins, une histoire mais quatre points de vue.

U4, pour « filovirus Utrecht 4 », est une tétralogie qui unit quatre jeunes gens, Koridwen, Stéphane, Yannis et Jules, dans le récit croisé d’un univers post-apocalyptique décimé à 90% par de terribles fièvres hémorragiques. Seuls les adolescents de 15 à 18 ans ayant été vaccinés contre la méningite B, et quelques adultes curieusement épargnés, parviennent à en réchapper. Parmi eux, nos héros, tous experts en survie, en close-combat et en armes de guerre virtuels : fanatiques du jeu vidéo « Warriors of Time », ils se rendent, sans se connaitre, à un rendez-vous fixé le 24 décembre à Paris par Khronos, le maître du jeu et du temps. Dans son ultime message, avant l’extinction des ressources énergétiques et informatiques, il leur affirme connaître un moyen de revenir dans le passé et ainsi empêcher la propagation du virus.

Ozu, Marc Pautrel

Ecrit par Philippe Chauché , le Samedi, 22 Août 2015. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Editions Louise Bottu

Ozu, août 2015, 136 pages, 14 € . Ecrivain(s): Marc Pautrel Edition: Editions Louise Bottu

 

« Ozu aime lire, s’enivrer, dormir, prendre des bains, marcher, faire l’amour avec des geishas ou bien des amies chères, écrire, encore lire, filmer, capturer le mouvement de ses acteurs et ses actrices interprétant les dialogues, regarder les fleurs, regarder la mer qui ne change jamais, seul le ciel change qui fait changer la mer… »

Marc Pautrel aime écrire. Ecrire et lire, se confier à la musique d’une phrase, aux couleurs des mots qui la grisent, à cette suspension, cette retenue, cette façon tellement singulière d’écrire à hauteur d’homme, comme celle, tout aussi singulière, qu’avait Ozu de placer sa caméra à quatre-vingt centimètres du sol. L’un privilégie le plan fixe, les plans de coupes, ses comédiens regardent l’objectif pour vivre la scène, ils sourient, prennent le temps de parler et leurs regards transpercent l’objectif. L’autre écrit dans ce même saisissement, ce même silence, la phrase est toujours juste et courte, nette et précise, elle respire. Sa phrase est baignée de la saveur de la juste description – je vois donc j’écris. Elle ne cherche jamais l’effet majeur pour se concentrer sur l’art mineur. C’est alors, que le roman d’Ozu peut, comme les cerisiers, fleurir.

L’Infinie Comédie, David Foster Wallace

Ecrit par Didier Smal , le Jeudi, 20 Août 2015. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, L'Olivier (Seuil)

L’Infinie Comédie, août 2015, traduit de l’anglais (USA) par Francis Kerline, 1488 pages, 27,50 € . Ecrivain(s): David Foster Wallace Edition: L'Olivier (Seuil)

Depuis sa publication en 1996, L’Infinie Comédie fait partie des romans nord-américains dont on entend parler avec régularité, ses lecteurs le considérant comme une œuvre essentielle, voire centrale, des trente dernières années, et allant jusqu’à l’élire dans les cent meilleurs romans écrits en anglais depuis 1923 selon l’hebdomadaire Time.

Son auteur, David Foster Wallace (1962-2008), fait quasi l’objet d’un culte, son œuvre étant même devenue un sujet d’étude universitaire per se. Bref, c’est peu dire que, en 2015, la traduction française de ce roman fait figure d’événement et qu’il convenait, pour le lecteur non anglophone, de s’intéresser à ce « roman total », selon la qualification de son auteur lui-même, et d’en lire les environ mille cinq cents pages.

Autant l’admettre de prime abord : les mille cinq cents pages, on les sent passer. Ce roman, à certains égards, est fastidieux malgré son écriture géniale. Voire : à cause de son écriture géniale. Un peu partout, ça clignote : attention, chef-d’œuvre ! attention, démonstration de savoir-écrire en cours ! Et le lecteur, même expérimenté, même habitué à d’habiles démonstrations stylistiques, ne peut qu’obtempérer : oui Wallace est un génial styliste, d’une polyvalence aussi absolue que maîtrisée…