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La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 09.06.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Le Livre de Poche

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marina Boraso, Le livre de poche

Ecrivain(s): Anthony Doerr Edition: Le Livre de Poche

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr (par Didier Smal)

Si toute littérature est fantasmatique, si toute littérature est invention en rapport avec un manque ou un désir, alors le troisième roman d’Anthony Doerr (on laisse de côté des récits brefs bien que non négligeables) est un objet littéraire d’une eau rare, comme on parle d’un diamant, puisqu’il naît d’un fantasme autour d’un livre dont ne nous est parvenu qu’un écho, restreint et frustrant : Les Merveilles d’au-delà de Thulé, d’Antoine Diogène. Un résumé par Photius byzantin, un érudit du IXe siècle, et c’est tout – et peut donc s’enclencher la machine fantasmatique de Doerr, qui fait revivre cette œuvre perdue mais redécouverte « grâce à un scanner à balayage électronique » qui a permis de visualiser les « fragments du texte d’origine » copié sur un petit codex bien endommagé : « les ravages de l’humidité, les moisissures et le passage du temps s’étaient ligués pour agréger ses pages en un bloc illisible » - qui ne rêverait de semblable découverte ?

Il fait revivre le texte d’Antoine Diogène dans la structure même de son roman, divisé en vingt-quatre chapitres pour autant de livres dans l’œuvre du deuxième siècle de notre ère (croit-on…), chacun de ces chapitres s’ouvrant sur un extrait de la traduction de cette œuvre par Zenos Ninis, l’un des personnages du roman de Doerr.

Ah, et qu’écrit celui-ci à propos de la traduction d’œuvres antiques ? La vérité, troublante et belle : « Rex lui a dit un jour que, parmi toutes les folies dont les hommes étaient capables, il n’existait peut-être rien de plus noble, rien qui nous rende aussi humbles que s’atteler à la traduction des langues mortes ; nous ne connaissons pas les sonorités du grec ancien parlé ; les équivalences entre les deux langues sont tout sauf évidentes ; dès le départ, nous sommes condamnés à l’échec. Et pourtant, cette démarche, cet effort pour amener sur nos rivages quelques phrases sauvées des ténèbres de l’Histoire, demeurait selon lui la plus belle des quêtes insensées. »

Ce sera donc un roman sur la folie, que La Cité des nuages et des oiseaux. La folie de la traduction, puis d’un retour à l’essentiel du texte, loin de toute analyse universitaire, par sa mise en scène avec cinq enfants de Lakeport en 2020, la ville où vit Ninis depuis sa naissance – avec une singulière parenthèse en Corée. La folie du sacrifice de soi, de ses secrets les plus beaux, pour finalement se découvrir à l’âge vénérable de quatre-vingt-six ans – puis s’offrir en véritable sacrifice, au nom de l’avenir, avec à l’esprit les mots que lui a dits un jour son ami Rex, un Anglais avec qui il a connu l’horreur d’un camp de prisonnier coréen, et avec qui il aurait vécu une belle histoire d’amour : « Évite de te dénigrer aussi facilement. Parfois, les choses que nous croyons perdues sont seulement cachées, attendant d’être redécouvertes. »

Folie, toujours à Lakeport de Seymour, un enfant puis un jeune adulte qui souffre de la société dû à une condition qui lui vaut de prendre chaque matin, à l’âge de quinze ans, soixante milligrammes d’anxiolytiques tout en sachant que « sa différence est beaucoup plus profonde que cela » : en partant de la perte d’une chouette cendrée suite à des travaux d’aménagement pour un lotissement, il découvre que « tout se passe beaucoup plus rapidement que ce qu’avaient prévu les scientifiques, chaque système de la planète étant relié à l’ensemble par un réseau de fils invisibles : la pollution en Chine fait vomir les joueurs de cricket de Delhi, les feux de tourbe indonésiens envoient des milliards de tonnes de particules de carbone dans l’atmosphère de la Californie, les méga-feux qui ravagent le bush australien teintent de rose ce qui subsiste des glaciers de Nouvelle-Zélande. » Cela, en sus du casque anti-bruits qu’il porte en permanence, l’exclut du monde et l’incite à frayer avec des éco-terroristes – au risque du pire. Tout en étant admis que le choix d’une chouette comme animal fétiche de Seymour par Doerr n’est pas innocent, lui qui avait affublé le premier chien de Zenos du nom d’Athén…

Folie aussi que celle du grand-père d’Omeir, qui ne parvient pas à se débarrasser du bébé au monstrueux bec de lièvre, et voit toute sa famille chassée du « petit village de bûcherons au bord d’une rivière tumultueuse […] à trois cents kilomètres au nord-ouest de Constantinople », en ce début de XVe siècle – oui, à même pas deux décennies de 1453. L’enfant grandit, devient le maître de deux bœufs jumeaux, est enrôlé dans les troupes d’un sultan désireux de faire tomber la perle du Bosphore, et vit cette équipée dont la seule issue, malgré les promesses des hommes de Dieu, ne peut être que la mort et la destruction. Puis il s’échappe, ignorant du sort de Constantinople, pour découvrir une autre vie, où il se pourrait que des mots écrits possèdent un pouvoir magique absolu.

Folie, encore et toujours, que celle d’Anna, petite fille âgée de dix ans qui, au détour d’une rue de Constantinople encore grecque, entend un vieillard réciter des vers extraits de l’Odyssée et désire à tout prix savoir qui est cet Alkinoos, et en vient à demander des leçons au vieillard qui lui enseigne en premier Okéanos, « rien que sept marques dans la boue. Et pourtant, celles-ci contiennent le voyageur solitaire, le palais aux murailles de bronze avec ses chiens de garde dorés, et aussi la déesse à la brume magique ? » Pour son retard à l’atelier de couture où elle ne parvient pas à apprendre la broderie, elle recevra des coups de bâton, mais qu’importe : « Elle passe une partie de la nuit à couvrir de caractères les étendues de son esprit, et pendant la journée qui suit, tandis qu’elle clopine dans l’escalier, transporte de l’eau ou va chercher des anguilles pour Chryse la cuisinière, elle ne cesse de voir l’île sur laquelle règne Alkinoos, couronnée de nuages et caressée par le vent d’ouest, regorgeant de pommes, de poires et d’olives, de figues bleues et de grenades rouges, avec ces garçons tout dorés qui brandissent leurs torches sur des socles éclatants. » Elle est prise du virus de la lecture, d’un retour à ces textes envoûtants venant d’une époque révolue, elle qui trouvera des manuscrits pour des Génois indélicats – surtout, on le devine, elle qui met la main sur le codex contenant l’œuvre d’Antoine Diogène, et en est peut-être la seule véritable lectrice.

Folie, enfin, du Père de Konstance, dans le vaisseau L’Argos, supposé emmener ce qui reste de l’humanité vers Beta Oph2, une planète habitable. Ce qui reste de l’humanité ? À peine une centaine de personnes emprisonnées dans un disque gouverné par Sybill (ce nom… - Doerr a transformé son roman en un jeu de piste pour helléniste, à ceci près qu’il s’inspire grandement d’Apulée pour l’histoire racontée dans le manuscrit d’Antoine Diogène), un ordinateur contenant tout le savoir passé de l’humanité), personnes qui, à l’âge de dix ans, prennent conscience que le voyage dure quelque six cents années et qu’ils mourront donc sans voir Beta Oph2. Amertume, tristesse, et une Bibliothèque dans laquelle on peut se rendre grâce à une « Visionneuse », et un « Atlas » que visite avec attention Konstance. Jusqu’au jour où se déclare une épidémie mortelle à bord et que son père l’enferme dans une capsule afin qu’elle survive. Un geste fou, qui isole Konstance, l’incite à mieux regarder l’Atlas et partir à la recherche d’un ouvrage dont Sybill ne contient pas de copie, La Cité des nuages et des oiseaux, traduction de Zenos Ninis…

Toutes ces destinées dessinent progressivement, sous la plume de Doerr, un réseau relationnel basé sur le désir d’une histoire, celle contenue dans un codex dont les feuillets sont collés ou celle contenue dans une vie : « Quand on ne tient qu’un fragment de papyrus avec quelques mots dessus, ou une seule phrase citée dans un texte d’un autre auteur, on devient obsédé par le potentiel de ce qui s’est perdu. Comme pour les garçons qui sont morts en Corée. Si leur disparition nous désole autant, c’est parce que nous n’avons pas pu voir les hommes qu’ils seraient devenus. » Cette concordance, aussi clairvoyante qu’émouvante, est probablement la raison pour laquelle le roman de Doerr, rythmé comme s’il devait être scandé à bord d’un vaisseau traversant la Méditerranée il y a deux mille huit cents ans, par de brefs chapitres qui sont comme un jeu d’échos entre les vies d’Anna, de Seymour, de Zenos, d’Omeir et de Konstance, parvient à maintenir le lecteur en haleine – en désir d’une suite, d’une absence de fin – mais la fin est la seule logique, peut-être en écho à celle que supposent les enfants au texte d’Antoine Diogène lorsqu’ils sont confrontés à ses fragments peut-être bien désordonnés en montant une pièce pour la bibliothèque de Lakeport.

À vrai dire, le roman de Doerr semble construit pour illustrer deux phrases traduites du grec au fil du roman. La première est une leçon sur nos destinées, découverte par Zenos, grâce à son ami Rex, dans l’enfer coréen : « Ainsi font les dieux, ils tissent les fils du désastre à l’étoffe de nos vies, afin d’inspirer un chant pour les générations à venir. » La seconde est écrite au-dessus de la petite porte en arcade donnant accès à la salle de la bibliothèque de Lakeport où doit avoir lieu une représentation unique : « Étranger, qui que tu sois, ouvre ceci et tu apprendras des choses stupéfiantes. » Il paraît que ces mots étaient inscrits sur le coffre en bois qui contenait « vingt-quatre tablettes en bois de cyprès qui servaient de support à l’histoire d’Aethon » qui seront l’inspiration d’Antoine Diogène. Il paraît que ces mots sont inscrits en filigrane, visibles uniquement lorsque le rayon vert cher à Jules Verne touche la page de garde des romans dignes de ce nom. Sur celle de La Cité des nuages et des oiseaux, ils apparaissent alors en lettres de feu.


Didier Smal


Anthony Doerr (1973) est un écrivain américain. Son œuvre a été primée à de multiples reprises, en particulier son roman Toute la lumière que nous ne pouvons voir.


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A propos de l'écrivain

Anthony Doerr

 

Anthony Doerr est né à Cleveland en 1973. Il vit actuellement à Boise, dans l’Idaho et enseigne pour le master des Beaux-Arts du Warren Wilson College en Caroline du Nord. Il a également une activité de critique littéraire pour le New York Times et Der Spiegel ; il signe régulièrement des articles sur des livres scientifiques dans le Boston Globe. Le Mur de mémoire est son quatrième titre paru aux États-Unis, et son troisième traduit en français chez Albin Michel après son recueil de nouvelles Le Nom des coquillages (2003) et son roman A propos de Grace (2006).

Le Mur de mémoire a été couronné par le Story Prize et par le Sunday Times Short Story Award, l’un des prix les plus importants récompensant des nouvelles.

Site officiel de l’auteur : www.anthonydoerr.com

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.