Identification

Critiques

Artaud et l’asile, Laurent Danchin, André Roumieux

Ecrit par Guy Donikian , le Vendredi, 19 Juin 2015. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Biographie, Séguier

Artaud et l’asile, janvier 2015, 872 pages, 32 € . Ecrivain(s): Laurent Danchin, André Roumieux Edition: Séguier

 

Séguier se présente comme « l’éditeur de curiosités », et ce à juste titre s’agissant de ce beau volume consacré à Artaud, poète « maudit », mais aussi homme de théâtre, de méningite, littérateur, polémiste, « empêcheur de tourner en rond »… On réédite là le texte d’André Roumieux intitulé Au-delà des murs la mémoire, suivi de la correspondance du Docteur Ferdière, de plusieurs lettres de sa mère et des témoins de Rodez, lieu de son enfermement, à quoi il faut ajouter l’intégralité du dossier médical, inaccessible jusque-là. Notons que la précédente édition, de 1966, n’était pas complète, ne serait-ce que par l’absence du dossier médical et de lettres restées alors inédites.

La (re)lecture du texte d’André Roumieux, infirmier psychiatrique fasciné par le poète, rappelle si besoin les conditions dans lesquelles Antonin Artaud commence une vie difficile. Ce sont tout d’abord des symptômes de méningite à la suite d’un coup reçu sur la tête à l’âge de quatre ans et demi. Soigné, l’enfant, note Euphrasie, sa mère, reste irritable, nerveux, coléreux.

Winston Churchill, François Kersaudy

Ecrit par Vincent Robin , le Vendredi, 19 Juin 2015. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Histoire

Winston Churchill, Tallandier/Nouvelle Edition, février 2015, 700 pages, 28,90 € . Ecrivain(s): François Kersaudy

 

Un art assez recouru de la fiction romanesque consiste dans la construction de personnages auxquels, malgré leur modelage extravagant ou l’attitude démarquée qui les caractérise, l’univers non factice qui les incorpore rapporte une confondante vérité. A travers l’inépuisable livre ouvert mais non controuvé de l’histoire planétaire, par où surgissent également des personnalités sortant de l’ordinaire, se lit parfois à l’inverse un tel schéma d’adaptation. Résolue entre les moitiés collantes des XIXe et XXe siècles, la révélation vivante et hors norme de l’Anglais Winston Churchill reflète particulièrement ce renversement, où, s’agissant notamment des dispositions d’un seul, l’invention et les performances de l’imaginaire n’auraient probablement su défier avec pareille arrogance les limites du possible, voire même celles du concevable. Pour le cas du plus célèbre protagoniste insulaire de la seconde Guerre mondiale et que présente par le détail François Kersaudy dans la biographie qu’il lui consacre, peut-on ainsi découvrir avec une certaine stupéfaction que, durant sa vie entière, cette figure atypique bientôt hissée sur le devant de la scène politique anglaise déborda presque constamment les conventions dans sa manière de s’imposer, que ce soit à dire ou faire.

Le fil, Sophie Lemp

, le Jeudi, 18 Juin 2015. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Editions de Fallois

Le fil, mai 2015, 96 pages, 15 € . Ecrivain(s): Sophie Lemp Edition: Editions de Fallois

 

Le parfum du tilleul

Dans la mythologie romaine, les Parques tissent le fil de la destinée. Dans la première scène du Crépuscule des dieux, les Nornes tressent ce même fil mais il se rompt, sinistre présage de ce qu’il va advenir. Chez Sophie Lemp, le fil c’est ce qui la relie à sa grand-mère dont la mort, deux ans auparavant, est la source d’inspiration de son court récit. Une de ces grands-mères idéales qui a l’amour pudique. Sophie l’a très bien connue. Très bien et très mal à la fois, comme elle va le découvrir. Sa grand-mère a laissé trois carnets qu’elle a commencé à noircir après la naissance de sa petite-fille.

« Je me souviens de ce 9 mai 1979 ; le coup de téléphone de la maternité. Le matin, l’après-midi qui n’en finissait plus puis ton papa qui m’appelait vers 16 heures : C’est une belle petite fille ! Écoutez-là ! Et je t’ai entendue pleurer ».

Le fil alterne ainsi entre le présent et le passé : Sophie voit toute son enfance défiler. A chacune des pages noircies par sa grand-mère, elle découvre à quel point elle la chérissait. « Je t’aime ma petite fille et je te souhaite l’espoir, l’équilibre, le courage, l’amour des autres ».

Dictionnaire amoureux de la Méditerranée, Richard Millet

Ecrit par Philippe Chauché , le Mercredi, 17 Juin 2015. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Anthologie, Plon

Dictionnaire amoureux de la Méditerranée, mars 2015, 800 pages, 25 € . Ecrivain(s): Richard Millet Edition: Plon

 

« C’est la lumière qui unifie la Méditerranée ».

« Retournons vers ces espaces où sont nés le monothéisme et la philosophie. Retournons la leçon de la nouvelle alliance entre l’Orient et l’Occident. Contemplons. Méditons. Vivons » (Contemplation).

Qui mieux que Richard Millet pour nous offrir ce Dictionnaire amoureux de la Méditerranée ? La question posée ne résiste pas longtemps à la lecture vagabonde de cet éblouissant et réjouissant dictionnaire. D’Abraham à Istanbul, en passant par Dalida et Homère, sans oublier Durrell, Hérodote, Lampedusa, saint Paul, l’Art Roman et Port Royal. Justesse du choix des entrées, pensées vives du jeune Français devenu Libanais le temps de l’enfance et de la guerre, éclats et éblouissements de l’écrivain au cœur parfois tendu comme un arc. Le chrétien corrézien baigné de patois limousin, s’ancre avec l’élégance et la force du vicomte de Chateaubriand dans la langue de Giono, René Char, Casanova et Valéry. Question de style et de manière, mais aussi de matière, l’écrivain sait où il met les pieds, il sait la nature des sols, leurs tremblements, leurs forces intérieures et l’éblouissante douceur des arbres qui s’y accrochent, oliviers, platanes et cyprès, arbres méditerranéens, arbres qui s’accordent au ciel et s’accrochent aux regards des hommes.

Les mémorables, Lidia Jorge

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 17 Juin 2015. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Langue portugaise, Récits, Métailié

Les mémorables, avril 2015, traduit du Portugais par Geneviève Leibrich, 348 pages, 20 € . Ecrivain(s): Lidia Jorge Edition: Métailié

Sur la couverture, ces pavés sinueux noir et blanc de Lisbonne, et une poignée d’œillets rouges. Ne s’agit-il pas pour la narratrice-reporter, d’origine portugaise, de « découvrir entre les petites pierres, les restes de ces fleurs, l’unique mitraille à laquelle votre peuple a eu recours pour déboulonner ces vieux types ». Travail de mémoire ? sur ces mémorables – ceux, les encore vivants après toutes ces années, qui ont été les acteurs, l’âme aussi, peut-être, de cette Révolution du 25 Avril 1974, au Portugal. Scénario simple : préparation d’un documentaire sur le sujet destiné à une TV américaine ; son titre – l’Histoire réveillée. Les mémorables qu’on va rechercher, observer, faire parler, puis chercher encore (surtout) ce qui se cache derrière leur mémoire affichée, sont sur une photo sépia et souriante, dans un bar de Lisbonne – les « Mémories », il y a trente ans, dans le soleil de la Révolution des fleurs rouges. Enquête à sa façon. On aura compris qu’on est d’un bout à l’autre de ce très beau livre, dans le miroir, les jeux d’ombre et de lumière. Si l’on vous dit enfin, que la narratrice est la fille – partie vivre aux USA, depuis longtemps – d’un journaliste acteur lui aussi de ce pan d’histoire portugaise, qu’elle retrouve taiseux et dissimulé, vous aurez compris que dans ces mémoires, fonctionnent aussi des boucles, et des cercles imbriqués. Au bout – n’est-on pas au Portugal ! – c’est des sculptures baroques de la fenêtre manuéline de Tomar qu’il s’agit, bien plus que d’un dessin linéaire et géométrique propre à l’esprit américain.