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Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Joseph Brodsky (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres 29.06.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Poésie, Russie, Gallimard

Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Joseph Brodsky, éd. Poésie/Gallimard, 480 p., 2026, 11,40€

Edition: Gallimard

Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Joseph Brodsky (par Didier Ayres)

Du quotidien à l’infini

Devant les richesses de signes, de formes, de significations, de cultures, de spiritualités, il est difficile de ne suivre qu’un des éléments parmi d’autres, tant la lecture de cette volumineuse anthologie en devient sporadique, voire erratique, ne parvenant pas toujours à englober toute cette polygraphie. Donc, une seule attitude demeure : celle de l’humilité devant celui qui fut Prix Nobel de Littérature en 1987. Ce qui reste à la fin du recueil, qui balance souvent dans une ironie grave, c’est la musicalité. L’on pourrait rapprocher cette prosodie de la musique de Chostakovitch, avec ce côté un peu moqueur et très intelligent.

L’on pourrait aussi deviner l’influence de techniques surréalistes – même si je ne connais pas la relation de Brodsky avec le surréalisme. Et puis, cette fois-ci avec certitude, cette poésie en quête de liberté se fixe des limites formelles : l’élégie, le sonnet, les stances, des sextines approximatives, souvent des strophes de 4, 6, 3 ou 8 vers régulières.

Ce corset est nécessaire au poète, semble-t-il. Grâce à cela l’on ne tombe jamais dans l’à peu près ni dans le trivial. Au contraire, tout confine à ordonner une vision du monde, une espèce de poésie qui se suffit à elle-même, où une expression qui paraît lâche est en vérité tenue très fortement par une angoisse et une valeur véritable de la pensée.

L’on pourrait croire que ces textes sont issus simplement d’une pulsion primesautière, mais telle est l’énergie voulue et contrôlée que ces jeux de langage, cet humour parfois, sont toujours résultants d’une sensibilité qui a besoin d’ironie, au sens philosophique du terme, donc d’une démarche qui cherche la vérité du monde.

Les grillons se déchaînent quand tout dort.

Après six heures, c’est comme après une

guerre atomique ; pas un chat dehors.

On dirait l’Ecclésiaste quand la lune

monte et s’inscrit dans le grand carré noir

de la fenêtre, et parfois dans la nuit

une superbe Buick prend dans ses phares

le monument du soldat inconnu.

L’ironie spéculative ici est une attitude de repli de l’intelligence, une critique de ce qui transparaît de notre univers, ou plutôt de l’univers qui entoure le poète (de sa Russie natale jusqu’aux États-Unis, en exil donc). Je ne sais ce qu’éprouve celui qui fut banni de son pays, mais je vois que les antiphrases de Joseh Brodsky masquent une absurdité, je dirais mieux le dérisoire de notre condition humaine. Cette expression poétique pousse au dérisoire, à l’amusement triste et grave.

Des grands événements il ne reste que des mots,

libres dessins de cimes et de chaînons des années,

puis ce chapeau de papier couronnant le corps.

Fidèle miroir que ce corps debout dans le noir,

il ne reflète et ne pense autre objet

que le ressac inachevé.

Cette attitude distanciée devant les événements légers ou pathétiques, pousse à écrire sur de grands sujets : la mort, le croire, la foi, la vérité, l’écriture des récits. Et dès lors le monde devient poreux à la poésie ; ou bien c’est le poème qui s’imprègne du monde ambiant. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a il y a de l’ambivalence dans ce procédé sarcastique. Une espèce de dédoublement flagrant, de partage de la personne du poète entre l’exercice et l’objet de son ironie.

Je voudrais vivre, Fortunatus, dans une ville où la rivière

surgirait de dessous le pont, comme de la manche la main,

et s’en irait au golfe en écartant les doigts,

comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.

Mais c’est surtout le triomphe de l’esprit de liberté. Et même les formes construites sur des modèles historiques de la poésie, sont des hymnes à la beauté du langage, à la puissance sans fin des mots – que l’on peut organiser dans toutes les langues de manière infinie. Et même s’il y a de l’aléatoire pour le lecteur de Brodsky, rien n’efface la richesse prodigieuse de cette expression dont la moquerie tient en haleine, où le saugrenu, le hasardeux sont des attitudes espérées du poète.

Terminons notre petite étude par des vers du poète russe : Bonsoir, tragédie avec héros et dieux, / les pieds mal dissimulés par le rideau, / ton nom propre noyé dans le grand orchestre. Et lisons ensemble ce voyage de l’esprit, cette matérialisation de la pensée métaphysique d’un homme plein d’humanité, qui reste toujours proche de son lecteur, jusqu’au vertige philosophique de la satire. Mais, je n’ai dit ici qu’une faible partie de ce qu’engendre une telle poésie.


Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.