Voyage léger, Naomi Mitchison (par Didier Smal)
Voyage léger, Naomi Mitchison, traduit de l’anglais par (Écosse) par Maxime Le Dain, illustrations de Caroline Leibel, Callidor, « L’Âge d’or de la fantasy », mars 2026, 272 pages, 20 €
Une fois n’est pas coutume, occupons-nous du plumage avant le ramage et célébrons un nom qui apparaît dans les crédits du présent ouvrage : Cyril Terrier. C’est en effet ce monsieur qui est responsable du design graphique de couverture de Voyage léger, et son travail est admirable. À l’heure où le monde de l’édition se demande s’il n’est pas en train de vivre ses dernières heures, aux Éditions Callidor, on a décidé de rendre à l’objet livre toute sa grandeur, toute son élégance : couverture en fort carton avec un léger relief pour tout ce qui est doré, impression sur du papier qui, à mon avis, doit être du quatre-vingts grammes, mais avec un grain particulier, dans une police spécifique plus qu’agréable à la lecture, et, last but not least, décoration des tranches : de magnifiques dragons stylisés en orangé pour la supérieure et la latérale, la phrase qui donne son titre au roman pour l’inférieure. L’amie libraire à qui je l’avais commandé a été émerveillée en le recevant (je la soupçonne d’en avoir commandé depuis d’autres exemplaires…), et une jeune amie, à la fois graphiste et dyslexique, m’a déjà demandé de le lui prêter avec dans ses yeux bleus un éclat d’enfance que je lui connais bien.
Ça, c’est l’émerveillement avant même d’avoir ouvert le livre. Et il n’est que le pâle reflet de celui ressenti à la lecture d’un roman qui a manqué de peu sa grande destinée – mais l’on comprend pourquoi, on y reviendra. En effet, depuis sa publication en 1952, Voyage léger, par une autrice amie de Tolkien ayant déjà une vingtaine d’ouvrages à son actif alors, fait partie de ces romans qu’on se passe tel un mot de passe secret, semble-t-il, entre initiés, et il faudra attendre le début des années 2000 pour qu’il soit redécouvert en grand dans le monde anglo-saxon, en témoignent la préface d’Amal El-Mothar (l’autrice des Oiseaux du temps) et la postface de Samantha Shannon (l’autrice des séries Bone Season et Les Racines du chaos), pour enfin être traduit en français à l’âge vénérable de quatre-vingt-quatre ans. Avec une constante pour tout qui le découvre enfin : l’impression d’avoir failli rater un chef-d’œuvre absolu de la fantasy, ou de la littérature tout court (personnellement, j’éprouve toujours des difficultés à dire « chef-d’œuvre de tel ou tel genre », ça dévalorise le livre), ainsi qu’en témoignent donc El-Mothar (qui se dit qu’elle aurait pu découvrir Voyage léger au lieu du Hobbit, et que sa vie en aurait été légèrement modifiée) et Shannon (qui célèbre Voyage léger mais ne peut s’empêcher de faire de sa redécouverte une cause féministe qui teinte la lecture d’un léger vernis revanchard dont n’a absolument pas besoin le roman). On pourrait ajouter ce témoignage signé Ursula K. Le Guin, lu dans une édition anglo-saxonne : « Une amie de soixante-dix-huit ans qui séjournait chez moi s’est saisie de Voyage léger, et quelques heures plus tard, elle m’a dit : ‘Oh, j’aimerais avoir su qu’il existait de livres ainsi quand j’étais plus jeune !’ Aussi, lisez-le maintenant – pensez à toutes ces années gâchées ! »
La raison de cet engouement se trouve dans la perfection nerveuse de ce roman qui est d’une profondeur rare tout en allant à l’essentiel en quelques pages, quelques phrases voire quelques mots. L’histoire de Halla débute pourtant comme un conte mille fois entendu, celui de la belle-mère désireuse de se débarrasser de la petite fille qu’a eu son roi de mari avec feue sa première femme, et l’enlèvement du nourrisson par une nourrice qui peut se transformer en ours, puis l’éducation façon ursidé de l’enfant. Point ? Non, car Halla va connaître de multiples vies, elle qui sera ensuite adoptée par un dragon – d’où sa hantise, peut-être même sa haine des héros et son adoration pour les trésors aussi bien fournis que rangés et catalogués. À ceci près que le temps s’écoule, peut-être cinq ans, peut-être cinq cents ans, Halla l’ignore elle-même (« qui voyage léger comme la lumière risque de se déplacer plus vite que d’autres et de filer à travers le temps »), et elle renonce à sa draconité aussi suite à la mort de son mentor, Uggi, enjointe par celui que l’on devine être Odin (« Le Père-de-toute-chose ») : « - Sept fois sept générations humaines durant, l'entrée de la caverne restera condamnée par ce rocher. Ensuite adviendra ce qu'il adviendra, et selon l'usage donné à cet or surviendra douleur ou soulagement, sang versé ou paix renouée. (Puis d'une volte-face, il ramena sa cape sur son corps.) Voyage léger, mon enfant, tout comme voyage léger le Vagabond, et son amour t'accompagnera. »
Cette notion du voyage léger, Halla va la conserver précieusement dans la suite de son existence, qui va la mener de Byzance à Novgorod, de la confrontation à l’hypocrisie de serviteurs d’un empereur qui n’est que l’ombre de sa gloire à la naissance des grands royaumes du Nord, avec toujours la magie qui la côtoie (des licornes, un basilic) et la présence récurrente de la Walkyrie Steinvor, qui lui permet entre autres une échappée merveilleuse d’un couvent byzantin où on l’avait enfermée. Pour Halla, surnommée « Don-de-Dieu » par ses trois camarades d’aventures à Byzance parce qu’elle sait parler aux animaux (dont les rats, qu’elle trouve moins répugnants que bien des humains), ce voyage s’apparente à une forme d’épanouissement personnel, non pas en quête de soi mais en découverte de soi – première grande question : « Suis-je un dragon qui amasse les richesses ou vais-je voyager léger comme m’y enjoint le Vagabond ? » Puis il s’agit de comprendre ce qu’est la religion chrétienne, un message de pauvreté et d’humilité, mais prôné par des hypocrites désireux de s’enrichir – comment démêler tout ça ? Enfin, et ça ne résume en rien les péripéties de Voyage léger, il s’agit de trouver sa place dans un monde dont ont disparu dragons, géants et autres héros – ou presque. Un monde sans magie, en somme ? Cela resterait à déterminer.
Cela fait de Voyage léger un récit bien plus complexe, bien plus réflexif qu’il y paraît, sans l’apparente simplicité dichotomique Bien-Mal que l’on peut trouver par exemple dans Le Seigneur des Anneaux (que Tolkien lui a fait lire, ce roman qui sera publié trois ans après Voyage léger), ceci dit sans rien enlever à la profondeur des aventures de la Fraternité de l’Anneau. Si l’on devait comparer le roman de Mitchison à une œuvre postérieure, mais sans certitude quant à la filiation et probablement parce que le personnage principal est aussi une jeune femme, ce serait à À la croisée des mondes, le grand œuvre de Philip Pullman, pour cette capacité à réfléchir le monde en racontant « juste » les péripéties d’une petite fille/jeune femme. Et cette comparaison explique probablement le relatif insuccès de Voyage léger au moment de sa sortie : outre que la fantasy n’était pas encore le genre reconnu qu’elle est depuis devenue, à peine si on croisait en librairie les six premiers tomes du Monde de Narnia de C.S. Lewis, il faut bien comprendre que le roman de Mitchison n’est pas exactement destiné à un public enfantin, dû à ses références nombreuses à l’Histoire et à un certain état du monde (la nostalgie des dragons n’a guère sa place dans un roman destiné à la jeunesse), au contraire de, par exemple, Le Hobbit. Par contre, ce qui est certain, c’est que Voyage léger réveille chez le lecteur plus âgé le désir des grandes histoires qui ont peuplé son enfance, mais avec un petit supplément peut-être compréhensible seulement à l’âge où, selon C.S. Lewis, pour citer sa célèbre dédicace à sa nièce en ouverture du Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique, toute personne est « suffisamment âgée pour recommencer à lire des contes. »
Didier Smal
Naomi Mitchison (1897-1999) est une autrice écossaise, connue entre autres pour son engagement féministe. Elle a publié plus de quatre-vingt-dix ouvrages dans divers genres, dont la science-fiction et la fantasy.
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