Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari (par Léon-Marc Levy)
Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari, Actes Sud mars 2026, 148 p. 16,50 €
Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud
L’enfer est vide, tous les démons sont ici
(William Shakespeare, La Tempête)
La beauté sombre et âpre de ce roman s’empare peu à peu du cœur du lecteur et s’y installe comme une leçon de Ténèbres. Jérôme Ferrari est au sommet de l’art du roman et sa maestria porte cet ouvrage jusqu’à la perfection. Il y encadre une métaphore de la condition humaine dans un thrène lancinant, bouleversant. Les êtres qui errent dans cette dérive désespérante renvoient, à chaque coin de phrase, aux errances de notre destin.
L’incipit est un introït de messe de Requiem aux damnés de la Terre :
Sache, ô Roi du Temps, Roi très aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infinie miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.
L’absurde aspiration des hommes à aller trouver ailleurs le bonheur qu’ils pensent ne pas avoir là où ils sont, l’objet petit a (Lacan), désir illusoire qui mène à la cruauté de l’échec et de la désillusion, sont les moteurs consubstantiels de la nature des hommes. Les rêves de Paradis animent une existence et, comme ce sont toujours d’absurdes mirages, ils ouvrent la voie inéluctable de l’Enfer. Les hommes sont des coureurs de mirages, et c’est là leur enfer.
Le narrateur fait ainsi le chemin de croix. Parti de sa Corse natale – où la fascination pour la violence et la mort enracinée dans le socle séculaire des âmes avait fini par le repousser, il va s’installer à Alger. Le Paradis alors s’ouvre à lui quand il y trouve un salaire somptueux pour un professeur de lycée et la femme de ses rêves qui lui donnera une petite fille. Un paradis peuplé d’hommes avec leurs passions mauvaises, l’absurdité de leurs desseins, la haine et la violence qui coule dans leurs veines. La Guerre Civile, l’enfer, va surgir et ravager l’Algérie, l’inonder du sang de 200 000 de ses enfants.
Il faudra partir. Encore. La quête insensée le mènera à Abu Dhabi.
Abu Dhabi est la métaphore la plus aboutie de cette quête sans fin et sans objet réel, promise à l’échec. Bâtir, au cœur d’un désert infernal une cité de rêves, de verre, de béton, d’appartements princiers, de jardins luxuriants, de piscines surplombant des horizons infinis, est le projet fou de promoteurs immobiliers vendeurs de vent et de sable présentés comme de la poudre d’or. C’est le marché des vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi.
[La ville] se montre la plupart du temps indifférente et sans âme, avec l’absence de contraste de ses couleurs désaturées, le bleu-vert du ciel et de la mer, la vibration orangée des dunes et des rayons du soleil sur les gratte-ciel de verre et de béton aux racines d’acier dressés côte à côte le long des voies rapides, elle m’effraie comme si elle était morte ou comme si, du moins, elle n’était qu’un décor délavé peint sur une toile immense qui ne permettrait à la vie de s’exprimer que sous une forme alanguie, déclinante, exsangue, sans que je puisse savoir si cette impression relève d’une subjectivité de plus en plus nettement minée par l’angoisse ou saisit au contraire quelque chose d’incontestablement objectif parce que tout s’est développé trop vite trop violemment, sans que les bâtiments élevés à la hâte aient le temps de s’imprégner de la vie de ceux qui les habitaient […]
L’enfer, le seul vrai enfer, se niche dans les cœurs et les têtes. Il brûle les rêves des fous qui s’y fourvoient. Il colle aux semelles du narrateur comme il en avait la préscience au moment même du départ vers Abu Dhabi, mais une préscience vaine, incapable de se dresser entre lui et la folie de ses rêves, incapable de l’empêcher d’entraîner avec lui sa femme et sa fille de 3 ans dans un désert humain où ils s’abîmeront pour toujours.
Et je me rappelle l’angoisse atroce qui m’avait saisi dans la salle d’embarquement à Roissy, sous les lumières artificielles, au soir d’août de notre départ, cette sensation de plomb fondu lentement déversé dans mes entrailles, la nausée intolérable, parce que j’avais le sentiment de les conduire toutes les deux à la catastrophe, à cause du désir stupide qui me dévorait de voyager et de découvrir la monde, ce désir insatiable et mortel, et vain parce que condamné d’avance à l’amertume de la désillusion […]
Bien au-delà des déceptions du narrateur, Jérôme Ferrari compose un chant funèbre à l’absurdité des désirs humains, à leur vanité, à leur destin de mort. Une ode à notre enfer.
Car une des peines de l’enfer, consiste à faire croire aux damnés qu’ils ont pu s’en échapper afin de leur laisser faire l’horrible découverte qu’aucun chemin ne mène hors de l’enfer et qu’ils sont les débiteurs éternels d’une créance infinie.
Léon-Marc Levy
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