Sur le droit chemin, Thierry Lévy (Par Frank Aïdan)
Sur le droit chemin de Thierry Lévy - plon – 1989
C’était il y a longtemps en un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, en 1988 où le livre de Thierry Lévy, Le droit chemin, était alors en gestation. Et moi qui étais depuis juin 1987 le collaborateur de cet avocat alors très réputé, je lui demandais ce qu’il écrivait entre deux plaidoiries magistrales aux assises. Un roman comme La société des femmes récemment publié sous la houlette de Françoise Verny qu’il m’avait présentée en juin 87 au bar de l’hôtel Trianon à Paris ? Non. Alors un nouvel essai après L’animal judiciaire (1975), Le désir de punir (1979) et Le crime en toute humanité (1984) ? Non plus. Si je n’eus pas droit aux bonnes feuilles encore que je me penchais souvent par-dessus l’épaule de notre secrétaire astreinte à quelques heures supplémentaires, en revanche, l’auteur me réserva un exemplaire de la toute première fournée offerte par l’éditeur, en l’espèce Plon qui avait intégré l’ouvrage dans une collection innomée à couverture grise avec en accroche, une illustration donnant le la. Ici, pour indiquer « le droit chemin », l’auteur et son éditeur avaient choisi La parabole des aveugles d’après Peter Bruegel le Vieux (vers 1525) représentant six personnages frappés de cécité et cherchant sous nos yeux charitables à se frayer un chemin mais se cassant immanquablement la figure.
Je dévorai alors le livre avec avidité en me rendant chez un juge d’instruction à Mende (aujourd’hui, je ne sais pas, mais à l’époque, l’on volait jusqu’à Nîmes et le lendemain, l’on empruntait un tortillard qui serpentait dans la montagne où il se frayait laborieusement un chemin). Je fus alors successivement dérouté, admiratif, ébloui et enfin enrichi par un enseignement qui me servirait de viatique tout au long de ma vie professionnelle d’avocat. Je fus aussi, à mon retour de Mende, le premier critique du livre, une longue critique orale directement délivrée à l’auteur.
Le droit chemin est décliné en huit chapitres. L’ouverture est un essai sur la lettre d’amour, le décalage avec les sentiments réels qu’elle tente d’exprimer et son auteur se débattant au milieu de ses affects qu’il tente de mettre en phrases. Proust n’est pas loin et l’un de ses épigones (l’auteur) aussi. Mais dès le chapitre suivant, voilà un virage radical avec le récit d’une situation appréhendée par la justice, celle de l’infortuné séducteur d’une malheureuse dépressive se suicidant au terme de leur unique nuit d’amour et dont un juge d’instruction se demande si l’on encourt alors quelque responsabilité pour non-assistance. Il est aussi question d’une lettre où celui que l’on appelait alors l’inculpé, clame et tente de démontrer son innocence. Et voilà à partir du chapitre 3, l’évocation d’une autre affaire judiciaire, cette fois-ci de nature directement criminelle, opposant à son juge d’instruction, un vingtenaire ayant occis le nouveau compagnon de son ex-maîtresse. Le jeune homme confie à sa mère venue le voir au parloir, une lettre destinée à son ex mais remise par la mère à l’avocat de son fils qui apparaît à cet endroit, un certain Berman, assurément le double de l’auteur. Cette lettre chemine de manière singulière et se retrouve cotée dans le dossier d’instruction clôturé au chapitre 5. L’audience des assises commence au chapitre 6 allant jusqu’au réquisitoire de l’avocat général exploitant contre l’accusé la lettre en question. Et alors que l’on croit que le chapitre 7 sera consacré à la plaidoirie de l’avocat, pas du tout, voilà Thierry Lévy nous prodiguant un cours limpide sur les racines de la théorie et de la pratique de l’éloquence avec en figure de proue Socrate combattant les Sophistes, particulièrement Gorgias et Calliclès. Puis, dans l’ultime chapitre (8) l’avocat prend enfin la parole, s’inspirant des grands anciens pour défendre l’accusé, tâchant alors d’exploiter au mieux la fameuse lettre. Si la précision apparente de l’écrit peut être trompeuse, l’usage si différent par nature de la parole l’est encore plus. Le droit chemin tente de restituer cette complexité qui tient métonymiquement dans cette phrase : « Prise dans l’étreinte de la parole, la voix de Berman avait beau enfler, elle ne disait pas les deux choses que chacun ici savait vraies : que la force est aimable quand on l’a de son côté, et que la loi morale qui aurait dû retenir le bras (du criminel) est la même que celle qui empêchait qu’on le jugeât avec justice » (p. 187). Et c’est très logiquement que notre auteur se garde bien de détailler les faits de l’espèce évoqués passim de manière toute elliptique (l’on n’est ni dans un roman policier ni dans un témoignage de type « chantage au vécu ») pas plus qu’il ne nous livre le verdict (cf. les dernières phrases pour tout dire assez glaçantes : « De part et d’autre de la tribune, les juges apparurent en file indienne, avec les mêmes gestes, la tête basse. Le président donna lecture de l’arrêt de condamnation. C’était fini » (p. 189)).
Qu’il me soit permis d’ajouter un post-scriptum à ces ultimes phrases, celui-là inédit mais tellement dans l’esprit et le ton de ce Droit chemin : « Pour (l’auteur de la présente recension et alors dédicataire), en témoignage de ma vigilante sympathie avec l’espoir qu’il trouvera dans ce livre une distraction digne des tourments que je lui cause ».
C’est à la lecture de cet incipit porté sur mon exemplaire que j’empruntai alors « le droit chemin » pour une poignée de décennies.
Frank Aïdan
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