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Sourire, Une anthropologie de l’énigmatique, David Le Breton (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal le 05.07.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Métailié

Sourire, Une anthropologie de l’énigmatique, David Le Breton, éd. Métailié, avril 2022, 224 pages, 22 €

Sourire, Une anthropologie de l’énigmatique, David Le Breton (par Didier Smal)

 

C’est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

C’est Rimbaud qui souligne le sourire de ce « soldat jeune », par deux fois, puis génère une forme d’inquiétude après une césure posée à l’encontre des règles de la poésie classique, et qui met en évidence le « malade ». Mais c’est quoi, le sourire d’un « enfant malade » ? Peut-être faudrait-il, afin d’éviter l’impressionnisme et l’inexactitude, s’en référer à une étude physiologique, destinée à montrer dans quelle mesure les muscles faciaux peuvent générer un sourire malgré une douleur dont le degré serait lui-même à quantifier – l’enfant souffre-t-il d’une indigestion passagère ou est-il alité dans un lit d’hôpital, intubé et quasi inconscient ? Mais à cela, David Le Breton s’opposerait, puisqu’il démontre avec humour l’absence de pertinence des études « pense-sans-rire » qui se sont engouffrées à la suite de Darwin (mais en oubliant que lui-même doutait de ses conclusions) pour tenter de procéder à la « biologisation » du sourire et, partant, de l’expression des affects humains dans leur ensemble – omettant d’une part que toute expression est culturelle et réactive (Je existe par Tu, combien de fois faudra-t-il le répéter ?), et d’autre part qu’existe une déplorable tendance à plaquer sur toute culture une grille de lecture occidentale. Sans parler donc d’une furieuse tendance à déshumaniser lorsque l’on biologise. D’un chercheur, Georges Dumas, qui a poussé un peu loin l’analogie éthologique, Le Breton écrit ainsi ceci : « L’oiseau souriant avec la queue, dommage que l’imagination de Dumas se soit arrêtée en chemin et ne nous éclaire guère sur le sourire du poisson ». On le regrette aussi.

Non, le sourire du « soldat jeune » de Rimbaud, selon l’expérience de chacun et après en avoir parlé avec de nombreux jeunes gens et demoiselles, il est irréductible à une formule ; il a un sens défini, voulu par Rimbaud, celui d’un « enfant malade », mais nul doute que chaque acteur, chaque photographe, chaque dessinateur, au moment de le représenter, lui donnerait une nuance légèrement différente. Voire : que ce sourire ne pourrait être défini comme tel que dans un contexte spécifique, visible pour certains, invisible pour d’autres.

Cette lecture du « sourire » du Dormeur du val, nul doute que David Le Breton l’accréditerait, lui, l’anthropologue qui vient de publier un bref essai intitulé Sourire, Une anthropologie de l’énigmatique, tout en avouant en fin de volume éprouver une relative insatisfaction : « Le donner à la lecture aujourd’hui [après de multiples relectures] ne signifie d’ailleurs nullement que je pense avoir atteint le point alchimique où il s’accorderait à mes désirs. Un tel livre sur les déclinaisons du sourire n’est pas soluble dans les démarches habituelles de l’anthropologie : aucun “terrain” possible, aucune interview ». Cet aveu rejoint un relatif agacement ressenti au début de la lecture de cet essai : l’impression de s’être fait flouer sur la marchandise, d’avoir ouvert un ouvrage dépourvu de tout esprit scientifique, succession de vaticinations hasardeuses d’un auteur aimant à multiplier les références.

Mais cet agacement a vite fait place à la compréhension et au plaisir complice : si Le Breton puise ses exemples dans des œuvres de fiction, tant littéraires que cinématographiques (La Recherche du temps perdu en tête – mais c’est normal, plus que Durkheim, c’est Proust qui a fondé la sociologie moderne), c’est qu’il a besoin d’un regard posé sur le sourire, qui est avant tout celui de l’art – ce qui lui permet un beau détour, bien qu’un peu bref pour qui cela passionne, par une histoire du sourire dans la peinture, puis la photographie (ne jamais oublier que sourire fatigue plus que « faire la gueule », et que dû au temps d’exposition chez le père Nadar, il est normal que tout le monde ait l’air de sortir d’un enterrement sur ses photos). De surcroît, c’est aussi venant de Le Breton un raisonnable aveu de modeste impuissance : le sourire est un tel nuancier que chacun des relativement brefs chapitres du présent essai pourrait quasi faire l’objet d’un ouvrage complet à lui seul. Mais ce serait vain et fastidieux, car ce que montre au fond Le Breton, avec finesse et intelligence, c’est que le sourire est bien une énigme totale, quelle que soit la culture, lieu ou époque, dans laquelle il apparaît ; c’est un code absolu, relevant d’une interaction sociale voire affective, du sourire de façade à celui de la complicité amoureuse, de celui de l’enfant à sa mère à celui de Marylin Monroe à la « fragilité invulnérable » ou à celui de Dean Martin (Dude) dans Rio Bravo, « prêt désormais à assumer ses responsabilités ».

Oscillant entre impressionnisme argumenté, étayé de nombreux exemples, et bel esprit scientifique (surtout lorsqu’il démonte les âneries de ceux qui ont voulu et veulent encore dissocier le physique de l’impalpable dans le sourire, mais aussi lorsqu’il évoque la genèse existentielle du sourire et son lien indissociable au rapport à l’Autre), l’ouvrage de Le Breton, in fine, l’emporte et fait… sourire. Un sourire complice, car cet aveu d’impossibilité de venir à bout du sourire tout en lui présentant de multiples miroirs (sans lesquels il n’existe pas, en toute logique), est ce qui fait la grande qualité de Sourire – une réflexion sur une énigme faciale, peut-être celle qui permet le plus, malgré qu’elle soit parfois menteuse, la rencontre avec l’Autre. Par la multiplication des biais proposés (trois pour l’exemple, outre ceux sous-entendus ci-dessus : « L’enfance du sourire », « Visages autistes » et « Le sourire est un fait de signification, non un programme »), Le Breton incite à poser un autre regard sur le sourire, et, pourquoi pas, à accepter qu’on n’en viendra jamais à bout – tel celui de Mona Lisa, un ces « anges charmants » qui « avec un doux souris/Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre/Des glaciers et des pins qui ferment leur pays » chantés par Baudelaire.

Quant à elle, à certains mots prononcés, elle sourit de façon indescriptible tout en disant : « T’es con… ». Et le matin, entre le café et la cigarette, son sourire est une autre énigme. Que nul ne s’avise de chercher une méthode pour résoudre cette énigme ; c’est celle de la Vie. Et plus beau encore.

 

Didier Smal

 

David Le Breton (1953) est sociologue et anthropologue. Les représentations et mises en jeu du corps humain sont ses sujets de prédilection, développés dans une œuvre abondante et aujourd’hui influente.

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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.