Sinfonia, La délivrante, Jean-Pierre Otte (par Marc Wetzel)
Sinfonia, La délivrante, Jean-Pierre Otte - - Éditions Douro, 108 pages, octobre 2026, 15 €
Voilà que l'aube pâlissait sur la chair de la nuit et que la clarté en croissance montrait sans ombre
le tout gâché et le tout saccagé, le monde naguère magnifique,
rendu à l'effroyable et à l'infamie.
Le monde immonde ainsi qu'une grande déchetterie où tous étaient en attente d'être recyclés,
tous récupérés et chacun privé de soi-même, entraîné au milieu de foules aliénées et aliénantes,
de courants contaminés et contaminants, qui se poursuivaient et se poursuivraient
sans relâche ni répit tant que tous
ne seraient pas pareils aux autres, les autres pareils à eux-mêmes au point de se méprendre dans les miroirs,
perdus de vue et perdus de vie, toute distinction supprimée, dignité dissolue
L'authenticité va de soi ici. Jean-Pierre Otte est un auteur qui ne vise que ce que l'homme en lui vise : une nouvelle présence à soi-même. Et il sait y faire ("L'immunité merveilleuse", un de ses récents livres, l'a parfaitement attesté) : il lui suffit, en toutes choses qu'il approche et sent, dans sa vie comme dans son art, d'instituer présence. Et cela même doit être visé (liberté), organisé (rationalité) et participé (conscience). Ce que l'auteur nomme liberté a la simplicité dynamique d'un "désir capricieux et capital, de faire autre chose de sa vie" (p.19). Ce qu'est pour lui la raison est, classiquement, l'étude des rapports constituant les situations, et l'effort lié de maturation objective (seul ce qu'il aura méthodiquement arraché à sa bêtise lui paraît valoir quelque chose). Et cet élargissement intelligent du désir intérieur veut enfin la conscience - la familière participation à ce qui est, le privilège d'à la fois y être et en être, l'intime appartenance ou la complicité sentie avec l'auto-production du réel (hors de nous ou en nous). C'est ce que vise l'écrivain (le poète, comme l'essayiste) : en venir à une intimité à soi plus large que l'identité (l'anonymat du fond de nous-même garantissant seul l'authenticité) et plus profonde que l'autonomie (l'esprit lui semblant avoir davantage de leçons à recevoir de la vie que la vie n'en tire de lui !). Cette "pratique de l'aisance", cet "excès de fluidité" requis, signifient : se faire au mieux soi dans les conditions comprises du monde. Se suffire est nécessaire, qui consiste d'abord à se satisfaire de pouvoir vivre, ou songer à ne survivre que pour "se vivre" (derniers mots du livre) autrement ou mieux.
Oui, le désir et le dessein d'une familiarité spontanée, une pratique de l'aisance,
un excès de fluidité, de libre circulation, et toutes sortes d'accointances et de complicités, tant avec soi qu'avec autrui
lorsqu'il nous révèle dans notre singularité et que nous le révélons dans sa particularité.
Oui, l'intimité de haut degré.
Oui, l'extrême intimité qui ne leur serait rendue que dans la fréquentation des femmes.
Le programme de présence est clair, assumant sa rude franchise. Par exemple, lapider et voiler les miroirs plutôt que les femmes ("les miroirs sont pleins de foules mortes-vivantes", disait L'immunité merveilleuse, p.54), puisque la femme est sûrement chair du monde, étant capable de les engendrer toutes, l'homme portant la reproduction de l'esprit toujours plus laborieusement et ambigument que la femme celle de la vie. Ou : ne chercher consolation qu'en sa propre maturation (inutile, par recours aux "oasis obsédants" d'une contrée céleste, de croire en couvrir "les craquements d'essieux du chariot de la Mort"!, p.39). Il faut "affronter le réel de sa propre présence" avec les seuls moyens du bord, en traitant par exemple les mythes en récits d'auto-structuration de l'humain plutôt qu'en imageries de dépendance exotique. Et savoir périodiquement mourir à soi assure, dans la réalité de toute vie, autant de résurrections qu'on en juge utiles et dont on se veut capable. Partout ici, se donner une suffisante et rigoureuse hygiène de présence simultanée à soi et au monde vaut, car cela décide du reste.
Des prières de gratitude sous diverses espèces ou manières : mentales, vocales, ardentes à la clarté réverbérée des braises dans le cercle des cendres,
mais encore, ferventes, humbles, passionnées, toutes en élan d'adoration,
en compagnie des femmes, élues parmi celles qui étaient leurs compagnes de nuit, celles qui semblaient et plus encore, étaient des prières personnifiées,
élancées et lestes, blanches et lumineuses,
filles de toutes les vertus et de la vacuité nécessaire pour s'allier à jamais la clémence de l'invisible
Cet auteur exceptionnel, si peu approché (c'est mon cas) ait-il été, intimide et ravit. L'homme, libre et savant, vit (exclusivement) de sa plume, et sa plume, alerte et féconde, vit du monde. Ayant tenu à se faire biologiste et anthropologue, il ignore (comme nous tous) de quoi le monde lui-même vit (sinon de la nature), mais a étudié comment, de toutes les façons possibles, l'homme a scénarisé sa mystérieuse ignorance. Et très peu d'artistes sont, comme lui, des meneurs d'âmes ; comme très peu de meneurs d'âmes sont, comme lui, au four et au moulin, travaillant avec ceux qu'il fait travailler, vivant au milieu de ceux que, souvent, il reçoit et héberge. Le plus rare de ses talents est de savoir mettre son imagination au service de celles des autres. Il est ainsi comme un chef d'équipe - à la fois bonhomme et altier - au Royaume des Muses ! Exigeant et bienveillant, puisque, se rendant complice de leur exigence, il met les autres au service du meilleur d'eux-mêmes. Et bienveillant aussi parce que, comme on le voit se conduire, son intelligence ne se vexe pas devant ceux qu'elle a laissés stupides. Homme paradoxal aussi, car l'extraordinaire sensualité dont est faite son approche des femmes (les "Quelques érotiques" qui suivent sa toute-récente "Quarantaine" sont pure merveille) est elle-même intransigeante : il devient comme misogyne là où la féminité, empêchée de s'accomplir, cesse de remettre ou de "rendre les hommes à eux-mêmes" (p.92).
"Elles ont la vie comme une rivière sous la peau, une valse virevoltante d'alouette dans l'âme,
l'esprit tantôt en vol d'épervier, tantôt en vent coulis dans les feuillages
et tantôt encore comme l'écureuil carambolant dans les branches,
la truite arc-en-ciel remontant les rapides ou les fleurs de givre montées en silence sur les fenêtres de l'hiver.
Chaque femme contient toutes les femmes,
dans l'évidence vivifiante d'être une femme,
charnelle, de la chair même du monde, liée à l'âme de l'origine, aux premières forces élémentales. La voilà,
à chaque geste, à chaque absence de geste, étant et devenant essentiellement ce qu'elle est, la voilà
qui s'accomplit d'évidence, à chaque instant, accomplie".
Ce stoïcisme libertaire est net et délicat : "Sinfonia - La délivrante" dit bien qu'on n'échappe à soi (qu'on ne "jette par-dessus bord tout ce qui n'est pas soi en nous", disait L'immunité merveilleuse, p.54) qu'en passant par le Tout des choses, à la seule condition (voilà un bon conseil de grand frère aventurier dans "le grand puzzle univoque du monde" !) de "n'être pas son propre ennemi". C'est là le central conseil, élitiste et égal, agressif et concordant, solitaire et commun, pour annuler notre misérable guerre intérieure : ne surarmer son âme que pour en déloger le médiocre imposteur. Raccompagner son néant là d'où on l'aura, enfin, compris venir.
Ah ! S'exonérer de soi, nous, misérables sujets assujetis, en dérive sur place, en stagnation,
imprégnés d'un malheur indifférent et perclus d'ennui, l'âme sous perfusion.
S'affranchir, s'affranchir !
des fables de l'origine, des cercles vicieux, des fantasmes qui prolifèrent à l'instar des cellules cancéreuses,
aujourd'hui que le crabe s'en est pris à la chair et à l'esprit, s'en est pris même aux sens pour les dilapider sans réserve.
Ah ! Se désentraver ! S'affranchir des impostures et des contraintes, de ce que nous avons fait de l'amour, le montrant sous un masque immonde,
alors que le monde et nous, molécules du monde, à défaut de pouvoir encore nous supporter, perdons toute mémoire, réduits ou ramenés à rien,
quand c'est justement, à partir de ce rien, que l'on peut
par degrés recouvrer le réel de sa propre personne dans le réel du monde.
S'affranchir ! S'affranchir !
Le mélange de gravité et d'ironie spirituelles propre à cet auteur (dont ce qu'il devine des femmes les fera probablement sourire, mais fera certainement honte aux hommes) me fait penser à un professeur de yoga blagueur et profond qui, alors que je lui demandais pourquoi il s'échinait à étudier et localiser sur lui os iliaque, sacrum, adducteurs et muscles ischio-jambiers, m'avait répondu : "La lévitation - avec son ardu plan d'envol - s'honore d'un état des lieux précis".
S'ils n'avaient que peu de pouvoir sur ce qui survient, le désastre, le drame ou l'aubaine,
en revanche, ils avaient toute puissance sur ce que le désastre, le drame ou l'aubaine pouvaient devenir en eux-mêmes ...
Marc Wetzel
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