Si c’est un homme, Primo Levi (par Didier Smal)
Si c’est un homme, Primo Levi, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Pocket, octobre 1998, 213 pages, 7,40 €
Ecrivain(s): Primo Levi Edition: Pocket
Contextualisons cette lecture en deux temps. Ici, à La Cause Littéraire, les rédacteurs sont incités à écrire au fil de leurs envies, qui parfois croisent l’actualité, d’où un contenu éditorial où des classiques côtoient des nouveautés ; pour un amateur de littérature aimant à partager, cette liberté est précieuse, car on a parfois envie de mettre le présent entre parenthèses et de plonger dans le passé, façon pêcheur de perles, et raconter émerveillé ce qu’on y a croisé. Seconde motivation, liée à ma profession. Tous les ans, je fais regarder à mes élèves La Vie est belle de Roberto Benigni pour les faire réfléchir à la problématique éthique que pose cette représentation cinématographique, façon comédie sentimentale de surcroît, de la Shoah ; la polémique n’est pas neuve, elle a quasi trente ans, mais peut-être la distance temporelle, se creusant chaque année avec le sujet apparent de ce film, est-elle une incitation à faire ressentir la nécessité de réfléchir à ce qui ressemble très fort au trou noir de l’Histoire, sidérant, et à comment en parler, comment l’évoquer. Et en cours de séquence, je mentionne brièvement, trop brièvement Si c’est un homme, tout en disant aux élèves que c’est peut-être le témoignage à lire sur la Shoah. À ceci près qu’il y a bien vingt ans que je ne l’ai plus lu. D’où ce désir d’y retourner.
Ce qui sidère d’emblée, et peut-être rend le propos de Primo Levi encore plus insoutenable dans son exactitude, c’est le style : sec, sans trémolos, avec une pauvreté remarquable dans le lexique des émotions. C’est le reflet stylistique exact de ce qu’il reste d’hommes vidés de leur substance, affamés et épuisés à dessein, capables de se dire : « je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer ». C’est la façon dont Levi montre au lecteur ce que fait l’enfermement au Lager sur l’humain, sur la notion même d’humanité, sur la conscience de soi en tant qu’appartenant à l’espèce humaine, ce qui explique ces mots d’une dureté et d’une violence extrêmes : « Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte, ou eux-mêmes l’ont ensevelie sous l’offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits, et jusqu’aux Häftlinge, masse asservie et indifférenciée, tous les échelons de la hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. » Levi n’est pas le seul à évoquer cette déshumanisation du camp de concentration ou d’extermination avec semblable sécheresse émotionnelle ; on pense ainsi au magistral et intransigeant La Peau et les os de George Hyvernaud, paru deux ans plus tard – dans la méconnaissance du récit de Levi, traduit en français en 1961 seulement, après avoir été redécouvert en Italie trois ans auparavant.
Ce style, Levi l’explique dans l’Appendice rédigé pour l’édition scolaire italienne de Si c’est un homme en 1976, quelques pages où il répond à des questions qui lui sont fréquemment posées : « lorsque j’ai écrit ce livre, j’ai délibérément recouru au langage sobre et posé du témoin plutôt qu’au pathétique de la victime ou à la véhémence du vengeur : je pensais que mes paroles seraient d’autant plus crédibles qu’elles apparaîtraient plus objectives et dépassionnées ; c’est dans ces conditions seulement qu’un témoin appelé à déposer en justice remplit sa mission, qui est de préparer le terrain aux juges. Et les juges, c’est vous. » Les juges, c’est nous, encore soixante-dix-neuf ans après la publication de Si c’est un homme, car nous devons nous ériger en juges de l’Histoire, plus que jamais peut-être, alors que la mémoire s’effrite sous le poids de son excès (pour faire bref, de douze à dix-huit ans, chaque élève entend parler une fois par an ou presque de la Shoah, on l’emmène visiter musées et mémorials ad nauseam, comme pour le dégoûter au lieu de le sensibiliser, de l’inciter à la réflexion), et de son émotivité – on y revient. On fait regarder La Liste de Schindler ou La Vie est belle, sans se soucier de savoir si la bande originale signée John Williams ou les simagrées désespérées de Roberto Benigni ne sont pas superfétatoires eu égard au cadre historique, à la tragédie qu’est en soi seule la Shoah, ou on fait hurler les élèves au loup fasciste entré dans nos bergeries démocratiques en avertissant d’une prochaine réouverture des camps de concentration et d’extermination – tout en confondant allègrement les deux notions, et la Shoah devient un argument politique utilitaire au lieu d’être une sidération absolue destinée à tuer l’humain en nous (« Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n’a été ni aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n’avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge »). Il vaudrait mieux, pour évoquer ce véritable pan de l’histoire incompréhensible (Levi : « Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. ») revenir à un ton quasi scientifique, comme détaché – peut-être pas faire regarder les neuf heures du Shoah de Lanzmann, mais faire lire Si c’est un homme.
Car si Levi n’invente pas une langue, il observe de son œil de scientifique (il est chimiste de formation, avant d’être pris dans un maquis, lui qui était membre de l’organisation Giustizia e Libertá), et il rend compte de ce qu’il y a d’exceptionnel dans l’entreprise nazie d’extermination systématique d’êtres humains hors contexte guerrier, avec minutie et précision, avec un goût aussi morbide que quasi absurde dans son incapacité à sortir des rails administratifs pour l’ordre, le bon fonctionnement de choses qui pourtant montrent tout le dysfonctionnement de l’état humain (« A Birkenau, la cheminée du four crématoire fume depuis dix jours. Il faut faire de la place pour un énorme convoi en provenance du ghetto de Posen. »), au-delà même du dicible, ce qui incite Levi à se poser en cours de récit la question linguistique ultime, celle qui montre qu’une étape dans l’évolution humaine a été dépassée : « Si les Lager avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d’une âpreté nouvelle ; celui qui nous manque pour expliquer ce que c’est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon de toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche. » À partir du moment où se pose la question de l’inadéquation du lexique pour décrire un phénomène, c’est que celui-ci a perdu toute humanité, tout rapport à l’humain. Et c’est bien de cela que parle Levi, et c’est ce qui, aujourd’hui encore, doit éveiller notre attention, nous mettre aux aguets – car quoi qu’en dise Levi, malheureusement, aussi incompréhensibles soient-ils, les agissements des Nazis étaient le fait d’êtres humains. Et nous sommes des êtres humains.
Mais ce récit, qui fonctionne jusqu’au onzième chapitre comme un aperçu détaché du temps, des chapitres que l’on dirait presque thématiques, est aussi celui du refus de la perte de l’humain en soi, malgré le désir profond des Allemands d’animaliser les détenus (au moment des premiers bombardements alliés aux alentours d’Auschwitz : « nous supportâmes ce nouveau danger et ces nouvelles embûches avec la même indifférence, qui n’était pas de la résignation mais plutôt l’inertie obtuse des bêtes battues qui ne réagissent plus aux coups »), en particulier les juifs, que la Lingua Tertii Imperii étudiée par Klemperer ne désignait que sous des noms de vermines afin de les déshumaniser et préparer le terrain de leur éradication, c’est aussi le récit du désir de continuer à croire en « quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant ». Pourtant, Si c’est un homme est sans la moindre concession, montrant la nécessité du vol, des petits arrangements pour rendre le quotidien supportable, pour se procurer une chemise ou une cuillère, montrant des hommes disposés à s’avilir pour survivre, des hommes s’écartant volontiers de l’Autre, lui jetant à peine une œil voire lui refusant l’entrée dans un baraquement pour un rien de nourriture – à ceci près que Levi, en particulier dans le chapitre 8, « En deçà du bien et du mal », nous renvoie un singulier miroir, à nous qui lisons ce récit, dont l’idée est née à Auschwitz, dont les premiers mots y furent tracés, dans le confort de notre salon : « Nous voudrions dès lors inviter le lecteur à s’interroger : que pouvaient bien justifier au Lager des mots comme « bien » et « mal », « juste » et « injuste » ? A chacun de se prononcer d’après le tableau que nous avons tracé et les exemples fournis ; à chacun de nous dire ce qui pouvait bien subsister de notre monde moral en deçà des barbelés ».
Nous connaissons tous la réponse, aussi inconfortable soit-elle. Et ce récit, par sa sécheresse stylistique, son refus de la complainte, offre la réponse à une autre question : a-t-on le droit, au risque d’en faire trop et donc de contradictoirement déforcer l’idée même de vérité, de transformer la Shoah en un mélo, aussi chargé de bonnes intentions soit-il, tel que par exemple Le Garçon au pyjama rayé (qui fait l’impasse sur le sort réservé à un enfant de huit ans quasi à son arrivée dans un camp d’extermination…) ? Non, définitivement non. Et l’on revient donc à Si c’est un homme et sa pudeur exemplaire qui pourtant dévoile tout d’une condition contre laquelle mettait déjà en garde Dante dans La Divine Comédie, comme s’en souvient le narrateur lorsqu’il en récite quelques vers à son camarade Pikolo pour l’initier à l’italien : « Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes. Mais pour ensuivre et science et vertu. » Mais il est vrai que le même poète avait inscrit au-dessus de l’entrée de l’Enfer ces mots : « Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici ! » Ces mots auraient pu accueillir les prisonniers à leur entrée au Lager – mais certains, au fond de leur âme, dont Primo Levi, n’y auraient pas cru (« encore en nous, tout au fond, cet espoir fou, irraisonné, que nous n’osons nous avouer »). À nous de considérer si nous y croirions ou pas.
Didier Smal
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