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Sans transition, De Roland Barthes à Pasolini, Cyril Huot (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 06.05.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Tinbad

Sans transition, De Roland Barthes à Pasolini, Cyril Huot, avril 2021, 154 pages, 18 €

Edition: Tinbad

Sans transition, De Roland Barthes à Pasolini, Cyril Huot (par Murielle Compère-Demarcy)


« Sans transition » : n’est-ce pas la posture même de Roland Barthes lorsqu’à la fin de sa vie il laisse s’introduire dans le processus de son écriture un principe pourtant contraire à la loi dans le cadre de laquelle il avait jusque-là voulu la tenir, à savoir aspirer à y voir au final s’intégrer quelques éléments autobiographiques jugés de prime abord superficiels voire fallacieux, éloignés de l’exigence formaliste du phrasé littéraire, plus opaques qu’éclaireurs d’un parcours ? Quelle place accorder aux « biographèmes » (« néologisme forgé par Barthes », précise l’auteur Cyril Huot) dans l’entreprise de l’écriture, ces fragments biographiques épars sur le chemin d’une vie ? Et n’est-ce pas contradictoire de la part de celui qui déclara « la mort de l’auteur » que de le voir rédiger un Roland Barthes par Roland Barthes ; de le surprendre, dans la dernière ligne droite de sa vie, désireux de voir s’introduire dans la mémoire qu’il laissera de lui et de son œuvre quelques fragments de son histoire personnelle ?

Le silence gardé autour de sa propre vie – paratexte tacite d’une pensée, d’une réflexion formelle malaxant la matière à saisir du monde – ne finit-il pas par sourdre des profondeurs souterraines où il était assigné à demeure de sa propre sagesse, et ne revient-il pas toujours au final agiter de ses résurgences jusqu’à fleur des lignes, des mots, une représentation intentionnelle du monde ?

Cyril Huot ne suit pas les routes balisées de la célèbre figure de Barthes – si tant est que l’homme puisse avoir jamais suivi ces routes –, il nous tire par la manche et nous préoccupe au fil des pages de nous interroger sur cette virevolte de l’auteur des Fragments du discours amoureux : comment, à la mort de sa mère, événement traumatisant unique et radical, il reprend racine dans les sources personnelles de son existence jusqu’à les répandre dans le flux de sa vie écrite ? Jusqu’à les ressaisir tout en laissant sourdre son propre « moi » en les réécrivant ? Ne sommes-nous pas tout compte fait les perpétuels dragueurs de notre propre mystère, scellé d’abord par des lèvres sibyllines que nos limites nous laissent seulement envisager tout en ne cherchant pas à les révéler pour, au final, nous insuffler le désir de les donner à voir au bout d’un saisissement aussi attirant qu’un trou noir, que l’accès au cœur d’un arc-en-ciel, le point de fuite au bout sans cesse reculé des lignes de l’horizon vers où inlassables nous continuons de courir ?

Cyril Huot entreprend dans cet essai d’évoquer la mémoire de Barthes et de revisiter quelques pistes ouvertes par son œuvre, notamment celle explorée dans la toute dernière partie de sa vie après la mort de celle qui l’avait enfanté, mort venant secouer le socle de fondements à l’œuvre dans l’écriture du penseur et écrivain ; venant les remettre en cause, tremblements d’une démarche intellectuelle dont des strates se mettent à s’ouvrir tout en formant une brèche dans le palimpseste d’une vie transfigurée par l’écriture ; mort-renaissance.

L’originalité de C. Huot est de nous propulser à ce point de frictions et de scission d’un fantasme de Barthes et de nous montrer comme ses lapsus ou lacunes ou actes manqués n’ont eu de cesse de parcourir la source souterraine mais vive d’une écriture à l’œuvre fragmentaire, désinvolte, près de secouer ses propres spectres à l’intérieur du séisme du langage, révolution de biographèmes, nébuleuse d’atomes de biographie intriqués dans les laps tacites ou dévoilés d’une langue ici soulevée, décryptée, déchiffrée, approchée. Cette nébuleuse, Cyril Huot l’a en outre étendue au-delà de la figure de R. Barthes, effectuant une apparente absence de « transition » entre ce dernier et d’autres figures fortes de la littérature ainsi Pasolini, d’autres penseurs, d’autres écrivains, d’autres artistes, aussi vers d’autres espaces thématiques qui traversent et interfèrent dans la galaxie littéraire. Une galaxie mue par « la hantise du vide », le vide spirituel, objet d’une inquiétude accrue chez le mystique, le poète, chez tous ces génies noirs au rire triomphant de perdant (Cf. Le rire triomphant des perdants, Cyril Huot, éd. Tinbad) parmi le silence effroyable du grand bruit du monde et de ses simulacres de surface : « et c’était bien dans cette hantise du vide spirituel que les correspondances entre un Jean de la Croix, un Dostoïevski, un Kierkegaard, sautaient aux yeux ». Sautillements fulgurants comme le saut des synapses interconnectées qui interfèrent dans nos forteresses hantées par la langue, l’Écrire, sans que nous puissions y entrevoir pleinement l’étendue du gouffre, des brèches non dites bien que s’ouvrant infiniment – brèche d’absurdité sous nos cheminements accablés, acharnés, transfigurés, fantasmés. Brèche d’absurdité, quoique… car de secrets réseaux de la pensée ne font-ils pas de nous les gardiens d’un sens implacable dont nous demeurons les sourciers, les lecteurs, les archéologues du Texte, infiniment ? C’est ainsi que cette absence de « transition » que constitue ce livre de Cyril Huot à propos d’un Roland Barthes nouvellement éclairé par la projection parcellaire de biographèmes sur l’étendue froide de son idéation, n’est-elle pas si raccordement que cela ; ainsi révèle-t-elle – plutôt qu’un archi-texte neutre sous-tendant le livre/le texte érotique de tous nos pensées et actes, actions et créations – une pluralité harmonieuse et insoupçonnée de réseaux interactifs ; ainsi de Barthes à Pasolini l’écart peut-il se rejoindre en un frémissement d’ondes que l’espace solidaire – du cosmos, du logos – disjoint et joint pareillement. Ainsi court ce « fil invisible d’affinités électives qui relie certains êtres entre eux et que la mort non seulement ne rompt pas mais qu’au contraire elle contribue souterrainement à tisser ».

La finalité de Sans transition, De Roland Barthes à Pasolini, est explicité en ces mots : « Atomes de biographies (de la sienne comme de celles de quelques autres) – Quelques-uns de ses goûts et de ses dégoûts – Quelques-unes de ses idées arbitrairement choisies au gré de notre fantaisie – Quelques-unes de ses formules – Citations – Brefs commentaires – Mobilité – Digressions – Dispersion – Stratégie du coq-à-l’âne. En résumé : Fragments de biographie(s) s’inscrivant dans un genre littéraire qui relève d’un fantasme de Barthes. Biographèmes donc, se rapportant à celui-ci et à quelques autres, entrecoupés de tout ce qui nous passera par la tête à mesure que nous écrivons. On peut dire que, comme il nous le suggère, nous prenons Barthes (et, dans la foulée, les autres aussi), à la légère. Quand les hommes sérieux, les vrais, n’aspirent en dernière instance qu’à la légèreté, et cela de plus en plus à mesure qu’ils approchent de la mort. C’est d’ailleurs à ce trait qu’on les reconnaît.

Le danger qui guette le biographe et le critique, même les mieux intentionnés, c’est d’en arriver à jouer les réducteurs de tête. Loin d’avoir jamais eu la grosse tête (il a toujours profondément douté de lui-même et n’a cessé de se poser la question de savoir s’il était un imposteur), Barthes n’en avait pas moins un cerveau hors norme et il ne saurait être question pour nous de vouloir le ramener coûte que coûte à la dimension de celui de tout un chacun, comme font ordinairement nombre de ces petits Jivaros qui pullulent dans le monde des médias, mais aussi, trop souvent, dans celui des gens de lettres, et tout spécialement dans celui des critiques ».

Comment la mort de la mère peut-elle faire advenir la désincarcération du Je personnel étouffé jusqu’alors sous une « neutralité » délibérée dans la langue exprimée par l’écrivain ? Barthes se montre même prêt à laisser surgir un certain pathos, ouvert à une volte-face dans sa démarche d’écriture désormais offerte à la fébrilité de sa sensibilité. Un « fantasme » prend corps, puits artésien dans la langue/dans l’écriture, qui se révèle, à un moment post-traumatique causé par le décès de sa mère, consentement à l’expression de l’Amour (la générosité, l’empathie, la bonté, la charité, « tout ce qu’il est convenu d’appeler l’Amour qu’incarnait pour (Barthes) jusque-là sa mère, le fondement même de l’existence comme la raison d’être et le seul but digne de ce nom de toute littérature (…) » (Avant-propos). Une « mutation de sensibilité » s’opère chez le philosophe et sémiologue, dont rend compte Cyril Huot dans cet essai à l’écriture fragmentaire barthésienne. Par-delà les rives du texte-fleuve formel, l’auteur Barthes émet le désir de drainer via ses derniers mots le personnel de son existence. Cyril Huot nous propose dans ce livre d’entrevoir « l’essence de cet homme qu’avait été Roland Barthes », telle qu’elle nous apparaît au soir de son existence. Il précise : « Dès lors, nous savons bien que tout ce que nous pourrons dire dans ces textes ne sera que de l’ordre du bavardage à propos du bavardage d’un inconnu qui avait vécu 65 ans sous le nom de Roland Barthes. Bavardage de très second ordre à propos d’un bavardage de tout premier ordre ». Bavardage précieux, bijou de littérature (« Il y a, ou non, de la littérature. Et, comme on peut le voir par la masse énorme, vertigineuse, insensée, de ce qui est publié, il y en a de moins en moins »). Le livre de Huot nous donne la nostalgie de la littérature. Enfin, la force de cet essai réside dans son actualité, Huot surenchérissant dans l’arrogance reliée à l’impertinence ou la lucidité qui visitèrent « le dernier » Barthes, ajoutant là une couche à l’impéritie du fonctionnement de notre société contemporaine, ici, à la prolifération d’une mauvaise littérature promue par la gouverne médiatique, ailleurs à la saturation d’un sens si répandu et galvaudé qu’il en perd toute la retenue qu’il avait pour vocation de porter, etc. Un rire énormément gratifiant éclate des fragments de ce livre désinvolte – le rire salutaire des « perdants » qui n’auront rien perdu pour attendre et revenir – revenus des frasques du monde –, ressurgir, invinciblement debout, virulents, fervents, terriblement vivants. Tel le poète, tel Barthes se tournant résolument à la fin de sa vie vers la poésie (plus particulièrement le haïku pour sa densité de pierre précieuse), Cyril Huot nous entraîne dans ces propos où « y voir clair », « là où tous pérorent sans fin » alors que le poète-aphoriste en quelques « phrases lapidaires surgissant de nulle part (…) va droit au cœur des choses et le/(nous) met brutalement à nu ».


Murielle Compère-Demarcy


Cyril Huot a notamment été acteur et metteur en scène de théâtre, réalisateur et critique de cinéma. Il est l’auteur d’un livre consacré à Katherine Mansfield, Lettre à ce monde qui jamais ne répond (éditions De la Nuit), ainsi que : Le rire triomphant des perdants (journal de guerre) ; Secret, le silence Le spectre de Thomas Bernhard (publiés aux éditions Tinbad).


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.