Quarantaine suivi de Quelques érotiques, Jean-Pierre Otte (par Didier Ayres)
Quarantaine suivi de Quelques érotiques, Jean-Pierre Otte, éd. SANS ESCALE, 82 p., 2026, 15€
Capture du temps
Quarantaine : titre à double entrée, avec 40 poèmes qui composent le premier recueil du livre, et aussi, retrait du monde, retrait des actions inutiles. Ces 40 poèmes sont de forme fixe, celle du rondeau que l’on retrouve ici avec 4/4/5 vers en 3 strophes.
Très vite m’est revenu à l’esprit la citation de Jean dans une de ses épîtres, soulignant l’importance de l’eau, du sang et de l’Esprit, 3 sources mystiques qu’il est difficile de fermer sur une seule signification, si l’on excepte le sens purement religieux. Cependant le monde imagé de Jean-Pierre Otte en approfondit le sens, en donne une version, pour en proposer une inflexion proprement humaine, une poésie du dedans en son mystère.
S’aventurant dans les entrailles de la mer,
le plongeur en apnée cherche,
d’abord portés en lui-même,
les fers des esclaves et des trésors engloutis,
exerçant sur nous une fascination silencieuse.
Et puisque j’ai parlé de « capture du temps », je crois que le poète ici évoque le temps augustinien. Et ce temps est celui de la méditation de l’être, du berger de l’être, autre pente conceptuelle du poème. Tout confine, quoi qu’il en soit, à une écriture heuristique des sciences morales. Par exemple en supposant l’âme et son rayonnement.
Ainsi, dans cette poésie, l’on trouve clameur, chanson, rythme, cadence, chaconnes avec basse obstinée. Le poème est une suite de périodes musicales, de passerelles vers une expression non comptable, mais mentale et sensitive, donc une espèce de métronome langagier qui traduit une observation de soi-même en rhapsodies.
Et comme je le disais en préambule, l’eau est physique, celle des cours d’eau, le sang, propre à l’équilibre humain (y compris celui de la grâce), et le Verbe, que j’écris avec une majuscule, qui est une méditation céleste. Sachant que cette musique de l’âme demande une grande maîtrise prosodique, l’on voit les difficultés surmontées avec bonheur, sans que le travail des vers, y compris ceux qui se répètent 3 fois dans chaque poème, ne soit appesanti. On ne ressent nullement un texte à système, mais une joie des sens et particulièrement de l’oreille.
Nous voilà traversés d’ondes nocturnes,
telles que les cercles à la surface des eaux sombres.
L’esprit loge au point de confluence où se
conjuguent le monde et l’autre même monde.
Il y a certes des réalités, comme le miroir, le feu, la fenêtre, or l’écriture ne s’y attarde pas, faisant davantage confiance à l’Art, que j’écris aussi avec une majuscule. Le poème saisit quelque chose d’aussi insaisissable que la matérialité de la musique, son flux, un autre monde caché dans notre monde. D’où la nécessité d’une retraite, d’une quarantaine.
Au-dehors, au-dedans, c’est la même nuit.
Il n’y a plus de démarcation dans la forme.
Dans le noir, le corps perd ses contours,
l’esprit franchit des frontières effacées.
Puis, le livre s’ouvre à une autre rhétorique : celle de la poésie érotique. Pas du tout dans l’esprit des Onze Mille Verges ou les Amours d’un Hospodar, regardant « de jure » vers le sexe comme ivresse. L’on y trouve un même soin de la forme fixe, orientée vers moins de prosodie et plus vers les sens, vers les physiques corporelles. Il y a de l’esprit dans l’amour du poète, et peut-être une spiritualité sous-jacente.
Didier Ayres
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