Purge (Puhdistus), Sofi Oksanen (par Léon-Marc Levy)
Purge (Puhdistus), Sofi Oksanen, 2008, traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, Stock (puis Livre de poche 420 p.)
Ecrivain(s): Sofi Oksanen Edition: Le Livre de Poche
Ce roman, au-delà des souffrances subies par ses héroïnes, est un chant de plainte, un lamento universel dédié aux femmes, aux douleurs que l’Histoire et les hommes leur font vivre et à la force inouïe qui les fait survivre et rester debout.
Il faut dire que l’Estonie, le pays de ce roman et (presque) celui de son auteure finlandaise (dont la mère est estonienne), a été longtemps une terre-martyre, occupée par l’URSS qui y a fait régner un régime de terreur dès 1940, avec une parenthèse nazie tout aussi terrible entre 1941 et 1944, et qu’en termes de lieu de douleur on ne peut hélas trouver d’écrin plus propice.
Purge va conjuguer, jusqu’à l’intolérable, les misères de l’Histoire et les misères de la vie de deux femmes qui semblent porter sur elles, à deux générations d’écart, tout ce que le ciel a pu imaginer de pire. Ce roman interroge la collaboration, la jalousie, la honte et la survie dans un pays occupé, en faisant de la mémoire féminine, celle d’Aliid et de Zara, un contre‑récit aux histoires officielles de la guerre.
Misère des esprits soumis à la domination des reîtres et des agents soviétiques ou nazis, misère des corps de femmes livrés à la torture et à la prostitution forcée, Sofi Oksanen ose la colère pour dire la cruauté de véritables scènes d’horreur dont l’objet les héroïnes de Purge.
Tout ce sperme, tous ces poils, tous ces poils dans la gorge et pourtant la tomate avait toujours un goût de tomate, le fromage de fromage, même si dans la gorge elle avait toujours des poils. Ça voulait sans doute dire qu’elle était vivante.
En mettant au centre le corps martyrisé des femmes, viols en temps de conflit, prostitution sous contrainte dans les réseaux de trafic sexuel postsoviétique, humiliations quotidiennes, Oksanen ouvre des perspectives transhistoriques sur les violences sexuées et montre que la domination masculine traverse les régimes, du stalinisme au capitalisme mafieux.
Au premier abord il semble que les deux femmes, Aliid la vieille et Zara la toute jeune, ne se connaissent pas. Mais le récit, en alternant les époques et les points de vue, révèle peu à peu le lien secret et essentiel entre les deux femmes, un lien qui se tresse avec le passé de l’Occupation, de la Résistance et d’un triangle amoureux autour du personnage masculin de Hans, résistant pour lequel Aliide a éprouvé autrefois un amour obsessionnel, au bord de la folie.
Hans ne s’enflammait pas pour Aliide, bien qu’elle eût déjà réussi par trois fois à instiller de son sang dans la nourriture de Hans, une fois même la quantité versée pendant un mois entier. La prochaine fois, elle essayerait de pisser. Maria Kreel avait dit que parfois c’était plus efficace.
L’action s’ouvre en 1992, au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, quand la vieille paysanne Aliide, recluse dans une campagne estonienne, découvre dans son jardin Zara, jeune femme en fuite et en détresse. Apparition étrange, nimbée de fantastique.
Aliide rajusta les rideaux. La cour pluvieuse dégoulinait de gris, les branches mouillées des bouleaux frémissaient, les feuilles ratatinées par la plui, les herbes oscillaient et de leurs pointes suintaient des gouttelettes. Et dessous, il y avait quelque chose. Un ballot.
Aliide est l’archétype de la douleur des femmes estoniennes. Mais Oksanen ne peut se contenter d’un archétype simple, elle le fend d’une ligne de brisure qui rend la figure moins noble. Ambigüité de la relation à l’occupant soviétique, jalousie maladive à l’égard d’une jeune femme, Ingel, qui capte l’amour de Hans, passion cachée d’Aliide. Avec ces zones d’ombre sur le personnage principal du roman, Oksanen avance une métaphore profondément dérangeante : le bien et le mal ne sont jamais clairement séparés, ils dessinent des lignes qui serpentent, traversant les individus et l’Histoire même. Traversant même le son des langues : le russe et l’estonien se mêlaient et les langues pourries sifflaient.
Terrible et sublime roman sur une terre dont on parle si peu et qui fut l’une de celles où la folie et la cruauté des hommes imprima les pires traces.
Léon-Marc Levy
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