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Plus jamais d’invités !, Vita Sackville-West (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 31.08.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Autrement

Plus jamais d’invités !, Vita Sackville-West, traduit de l’anglais par Micha Venaille, Autrement, octobre 2025, 192 pages, 17 €

Edition: Autrement

Plus jamais d’invités !, Vita Sackville-West (par Didier Smal)

 

Vita Sackville-West est une autrice discrète dans l’histoire de la littérature anglaise, qui sera bientôt plus connue pour avoir été l’amante de Virginia Woolf que pour son œuvre propre. Bien que cette situation sentimentale ait occasionné une petite merveille : Woolf lui ayant interdit d’écrire une quelconque fiction, Sackville-West s’est tournée vers son autre passion, le jardinage, et a rédigé un très beau Journal de mon jardin, dont nous parlerons peut-être un jour ici. Toujours est-il que, Dieu nous en garde, l’interdit de Woolf fut un jour levé, que l’œuvre de Sackville-West a continué, développant encore et toujours un même et unique thème, ce pour quoi d’aucuns pourraient la tenir pour mineure : dans un monde aristocratique corseté, l’avènement d’une révélation, une soudaine et souvent tendre mise à nu des sentiments, que l’on retrouve dans Toute passion abolie (son chef-d’œuvre lumineux), Ceux des îles ou encore Grand Canyon (déjà évoqué ici). D’un style plus précis que précieux, Sackville-West observe ses contemporains, la société dans laquelle elle évolue, et les imagine libres, ne fût-ce que de dire ce qu’ils ressentent ; c’est d’une sobre beauté, et quiconque est tombé sous le charme de l’écriture de Sackville-West ne peut que la célébrer de creuser non pas le même sillon, mais le même champ, histoire de voir ce qui va pousser dans ce terreau typiquement anglais.

En fait de champ, dans Plus jamais d’invités !, mis à part le temps d’un « Prologue » londonien destiné à mettre en place l’intrigue et présenter les personnages, il s’agit d’une propriété terrienne du nom de Anstey, où vont régulièrement trouver refuge Walter et Rose Mortibois et où, pour la durée du week-end de Pâques (année indéterminée entre 1935 et 1950), vont les rejoindre Gilbert, le frère médecin de Walter, leur amie Juliet, ainsi que leurs amis Lucy et Dick, accompagnés de leur fils Robin. Le décor est planté, les personnages peuvent entrer en scène chacun à son tour, pour de brefs chapitres qui sont autant de scènes dans une pièce où rien de ce qui est simple en apparence ne le restera. Car Vita Sackville-West a aussi comme caractéristique d’être une grande dramaturge qui n’a écrit qu’une seule pièce, à ses débuts littéraires, en 1909 : ses dialogues pourraient très bien être exposés aux feux de la rampe, entrecoupés qu’ils sont de brefs passages narratifs qui ressemblent à autant d’indications de jeu (exemple tout à fait décontextualisé, au début du chapitre IX : « - Et toi, il te fait confiance ? » demanda Gilbert, regardant le chien. »). Si Sackville-West fait « parler vrai » ses personnages, elle les fait aussi « agir vrai » ; elle qui a connu les débuts du cinématographe, elle a une écriture éminemment cinématographique, encore plus que dramatique.

Mais revenons à ce qu’a de spécifique Plus jamais d’invités ! du point de vue narratif. Le plus remarquable est ceci : l’événement supposé réunir ces personnages, auxquels on ajoutera le personnel de maison, dirigé par Summers, le majordome « déchiré entre son dévouement pour Walter et sa foi communiste », petite concession de Sackville-West au monde tel qu’il tourne, un dîner de Pâques, n’est pas montré, et c’est un trait de génie. Car dans ce grand jeu des semblances, jeu auquel Juliet est in fine la plus émouvante, car sous ses dehors mondains et frivoles se dissimule un terrible et poignant secret, Sackville-West choisit avec intelligence et sensibilité d’éviter le moment de toutes les tricheries possibles pour ne recueillir que des apartés, des moments (chaque chapitre est intitulé comme suit : le jour, le moment de la journée) de dévoilement, où une vérité est dite ou montrée, ou les deux à la fois, en un lieu plus ou moins symbolique (sublime trouvaille que cette grotte à la nymphe). Ainsi, évoquer le fait que Lucy, amie de Rose, et Dick essaient d’éviter de s’appeler l’un l’autre « chouchou » en public, alors que Rose envie Lucy pour cette marque d’affection, elle qui a épousé Walter en acceptant la condition posée par cet homme : pas d’amour ni de désir entre eux, juste une façade, une convenance, avec un homme qui semble n’éprouver d’affection que pour son chien, Svend. Donc, pas de réunion autour d’une table, avec toute la fausseté de ce moment, qui ne pourrait être troublée que par un éclat sans grâce, dignité ou élégance. Par contre, un incendie, un ravage total qui, associé à une cruelle mais nécessaire tromperie, va inciter Walter à mettre fin à la dissimulation.

Et c’est là qu’on comprend pourquoi il était nécessaire que cette histoire, publiée en anglais sous un titre peut-être plus pertinent, The Easter Party (première édition en français publiée sous le titre Les Invités de Pâques), se déroule durant le week-end de Pâques : elle raconte une résurrection, celle de Walter, qui meurt à lui-même pour enfin naître à la vie. Et oui, mille fois oui, si quelqu’un a l’impression d’avoir déjà lu cette histoire sous la plume de Vita Sackville-West, mais avec un titre, un décor, une durée et des personnages différents, cette personne a raison. Mais où est le problème ? Cette histoire, et ses variations, Sackville-West en possède une maîtrise élégante infinie, et l’on prend toujours le même plaisir à rencontrer ces gens qui souffrent sans oser le dire à quiconque et surtout pas à eux-mêmes (Gilbert à Rose, pendant que sa sœur et la famille de celle-ci sont à la messe, le dimanche matin : « Ma chère amie », dit-il gentiment, « ne croyez pas que vous êtes la seule personne anxieuse au monde. Si vous pouviez plonger dans le cœur de la moitié de vos amis, vous trouveriez les mêmes sentiments ! Je ne dis pas que ce serait partout la même anxiété, la nature humaine est d’une variété infinie […]. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est réconfortant de savoir que les autres éprouvent les mêmes peurs que vous, comme on ne se console pas d’un drame si l’on sait qu’un autre, pire encore, est arrivé à quelqu’un d’autre. Nous sommes tous des égoïstes. Soyons francs : nous avons juste assez de force pour surmonter nos propres douleurs ! »), et parviennent enfin à renaître, voire à tout simplement naître. Peut-être parce que au fond, nous sommes comme des personnages nés sous la plume de Vita Sackville-West.


Didier Smal


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.