Parcourir la Terre disparue, Erin Swan (par Didier Smal)
Parcourir la Terre disparue, Erin Swan, traduit de l’anglais (américain) par Juliane Nivelt, Gallmeister, mai 2023, 496 pages, 25,80 €
Edition: Gallmeister
En deux chapitres, Erin Swan parvient à déstabiliser le lecteur, à l’obliger à la souplesse mentale s’il veut s’en sortir : le premier est centré sur un certain Samson, chasseur de bisons dans les vastes plaines du Kansas en 1873 ; le second se déroule deux siècles plus tard sur Mars et a pour personnage principal Moon, qui marche sur la planète et est capable de se sustenter de poussière – mais surtout ouvre son récit, puisque c’est elle qui parle, sur une phrase aussi lapidaire qu’intrigante pour la suite : « Fut un temps, j’avais une famille. » (Soit dit en passant, joli choix de traduction pour une phrase encore plus lapidaire dans la version originale : « Once I had a family. » - Vérification faite, la traduction est plutôt bonne, même si certains choix peuvent surprendre.) Cette famille a-t-elle un rapport avec Samson ?
Oui, nous dit le roman : six générations les séparent, le premier est bien l’ancêtre de la seconde. Toute la science narrative de Swan consiste à, en un récit souvent percutant, mélanger les époques pour montrer leur homogénéité au fond, avec des choix de mots destinés à générer des échos, ou des situations qui se répondent. Un exemple lexical : dans le second chapitre, à l’âge de quatorze ans, les Oncles de Moon lui font découvrir un dôme qui est synonyme de vie ; dans le chapitre suivant, Bea, douze ans et enceinte (on y reviendra), « tapote son dôme renflé », métaphore étrange pour le ventre à moins que l’autrice ait eu une intention. Un exemple d’écho situationnel : dans le premier chapitre, Samson participe à l’extermination des bisons en Amérique du Nord (« il a pillé ce pays », dira son fils) ; dans le chapitre Eva, qui se déroule en 2048 dans un monde post-apocalyptique, on découvre qu’un « nuage de poussière est un énorme troupeau de bisons qui galopent en direction du nord », indiquant clairement que la situation a été renversée.
Sans dévoiler trop avant l’intrigue et l’histoire de Parcourir la Terre disparue, il convient d’indiquer que cette lignée est assez perturbée, avec, pour dire le moins, des dysfonctionnements (Bea est enceinte des œuvres de son père, elle souffre de schizophrénie ; son fils, qui lui est enlevé à la naissance, partage ses cauchemars et est hors normes au point de vue physique ; les Oncles de Moon désirent la voir refonder l’humanité et donc l’inséminer), et traverse des étapes cruciales dans ce que doit affronter l’humanité. Ainsi, l’ouragan Katrina, qui incite le fils de Bea, Paul, a s’intéresser à la conception de villes flottantes, n’est que le précurseur de phénomènes météorologiques qui vont mener à l’engloutissement de toutes les villes côtières de la planète en 2017, et l’eau ne cesse de monter lorsque Kay, la fille de Paul, raconte la vie dans la Nouvelle-Orléans sous eau en 2027, elle qui s’appelle désormais Kaiser dans la petite société recréée par des volontaires, dont son père. Des espèces animales disparaissent, d’autres retrouvent vigueur, et il se pourrait que Bea soit devenue une sorte de sorcière des bois communiquant avec les cervidés.
Tout cela s’emmêle, se diffracte, se comprend au fil d’une narration inventive, qui parfois devient rapport médical (le séjour de Bea au Centre Psychiatrique de Kansas City en 1975, et l’on sent la difficulté pour le Docteur Carson de conserver sa neutralité), qui parfois devient carnet destiné à être peut-être découvert et lu un jour (la longue lettre écrite en sept jours par Kaiser au jeune homme surnommé Michel-Ange, dont elle porte l’enfant, avec son émouvante conclusion : « Je te propose un échange, Michel-Ange. Comprends-moi. Cette lettre contre ta présence. Un marché équitable. / Ainsi agissent les humains. Depuis la nuit des temps. Cette fois, j’en suis sûre, nous pouvons y arriver. »), qui jamais ne perd le lecteur. On passe pourtant d’une vie aux limites de la pauvreté à Kansas City dans les années 1990 à un dôme sur Mars en passant par une Nouvelle-Orléans dans le rez-de-chaussée est inondé en permanence, mais tout est fluide, tout est logique, tout est maîtrisé – jusqu’à la mélancolie extrême ressentie par Moon sur Mars, mélancolie à peine teintée d’espérance lorsqu’elle entre en communication avec Ivy sur Terre.
Refusant de trancher entre l’horreur envers l’humanité dans ses pires tendances (certes, il y a le père de Bea, mais ce que des scientifiques font subir à Penelope, la fille de Kay, sur Mars afin de perpétuer l’espèce humaine, n’est guère reluisant) et l’espérance propre à cette même humanité, Parcourir la Terre disparue est un roman qui oblige à se poser des questions sur qui nous sommes, comment nous réagissons à l’adversité parfois extrême, mais sans lourdeur, en montrant simplement la destinée d’une famille sur deux siècles, ceux qui, faisant entrer la planète dans l’ère de l’anthropocène, ont forcé notre capacité à l’adaptation. Sans pour autant être un chef-d’œuvre absolu, le premier roman d’Erin Swan, par sa diversité narrative, son exacte pondération des différentes composantes, en particulier les passages d’une époque à l’autre, et, surtout, grâce à des personnages à la destinée desquels, aussi étrange soit-elle, on parvient à s’intéresser voire s’attacher, est un roman post-apocalyptique qui tombe du bon côté du genre : celui, lumineux, où les humains n’ont rien perdu de leur humanité, au contraire.
Didier Smal
Erin Swan est une autrice américaine. Enseignante, elle a aussi écrit des livres pour enfants et travaillé pour une agence littéraire. Parcourir la Terre disparue est son premier roman.
- Vu : 78

