Mon ange, Guillermo Rosales (par Sandrine Ferron)
mon ange, editions actes sud, 2002, guillermo rosales, roman traduit de l’espagnol (cuba) par liliane hasson, 126 pages, 1987.
Tu seras bien ici (…). Il n’y a plus rien à faire.
Le frontispice. Les cent-vingt-six pages sont autant de portes qui se verrouillent après avoir été franchies. Derrière ou devant chacune, c’est le précipice au temps présent, qu’il soit conjugué ou pas. Pas de chapitres. C’est l’échec du corps, de la raison, de la politique, de l’espoir et de l’amour dès l’entrée du livre.
William Figueras est un écrivain cubain. Il a trente-huit ans. William a fui Cuba, en 1979. Il a de la famille à Miami. L’asile.
La famille censée le recueillir à son arrivée, au port de Miami, le conduit dans un Boarding Home. Le voyage sémantique sur une planche de bois. Le Boarding Home est une pension de famille. Le contre-espace selon la formule de Michel Foucault, l’autre lieu qui conteste la chaleur de l’extérieur. La contestation physique de l’espace. L’anomalie par laquelle le froid n’existe pas, il n’est qu’une réaction à la chaleur. L’asile pour les fous. Le refuge des marginaux. L’hospice. Le foyer insalubre des travailleurs, pour un seul qui travaille de nuit dans une pizzeria, les autres lui font les poches. Les pesos volés durant le jour, les pesos sont des dollars, c’est comme ça ici. La fouille. Et la mémoire qui a foutu le camp. C’est le dernier abri avant le trou.
C’est aussi l’histoire de Guillermo Rosales. William est son ultime empreinte. Le témoin et l’acteur. Ni son jumeau, ni son double, il est celui qui est resté après le geste final. Guillermo a mis fin à ses jours en 1993, à Miami. L’étranger qui se suicide, comment, abandonné dès son arrivée par ceux censés l’accueillir. Il n’est pas l’homme comme il faut, ni là-bas, ni ici. De plus, il souffre de schizophrénie. Voir l’envers des mots, ça peut rendre fou.
Mon Ange est la défaite de l’exil et de la Révolution. L’association sémantique est une union fallacieuse. Le Rêve Américain. Les fondations selon lesquelles le travail, le courage et la détermination sont gages de prospérité. La ténacité, la foi et la discipline, le récit selon lequel à partir de rien, tout peut advenir. Or rien ne tient à Miami. Sur du sable et du vent, de l’eau surtout, c’est l’impermanence éternelle pour façonner la désillusion, pour masquer les recoins de l’humiliation humaine. William arrive de Cuba, édenté, éreinté, démuni, eux, les siens, ils ont réussi. Ils ont les dents blanches.
Fuir celui qui a survécu, isoler ce qui est marqué par le bannissement, il faut écarter ce qui rappelle le passé, celui qui fait obstacle à la réussite. La planche de salut et ça tombe plutôt bien, il y a en pas mal à Miami. Les pensionnaires du Boarding Home ont les dents avariées, les mots qui s’emballent dans la bouche, des mots qui les dissolvent et des injures qui les noircissent. Les éclaboussures et les bruits sous le palais. Les lanières de nourriture qui moisissent au fond de la gorge. Vingt-trois personnes qu’un restaurant-traiteur nommé Saison nourrit, douze portions livrées sur la même planche, ça suffit pour nourrir les épaves. La plupart du temps, ça bave sur les vêtements, ça dégouline sur les mentons et ça finit sur le sol.
Dans les années 80, il y avait effectivement un traiteur connu portant ce nom, situé à moins de vingt kilomètres de la pension de famille, localisée dans le quartier de Little Havana. Là où se sont installés ceux qui ont fui Cuba, en plusieurs vagues d’exil sous les régimes de Fulgencio Batista puis de Fidel Castro. Guillermo quitte Cuba en 1979, depuis le port de Mariel. La Génération Mariel, ce sont plus de cent mille personnes que Castro a autorisées à quitter le pays, en 1980, puisqu’elles ont des proches qui peuvent les prendre en charge, à Miami. Ils sont jeunes, ouvriers, Afro-Cubains, homosexuels, intellectuels, poètes, écrivains, des prisonniers ou des patients d’hôpitaux psychiatriques. Les censurés de la société que les premières vagues de migration, celles avant les années 60, vont rejeter.
La rue est dure. Même pour les fous qui ont la cervelle dans les nuages.
Les êtres et les lieux. El Negro, il est le seul à visiter William, celui qui transmet l’extérieur et qui repart à vide, il n’y a rien à prendre en retour. Il est le sage qui vit en dehors et le souffle par lequel William tient. Tenir les lambeaux de son identité à bout de bras. C’est la décrépitude et la nausée au bout du couloir. Ils sont tous seuls, ils ne sont pas tous fous. Ils ont tous de la famille sur un arbre généalogique mais personne pour confirmer qui ils sont. Alors tout est permis. C’est peut-être cela l’exil doublé du rêve. Se replanter ailleurs à condition de tenir debout sur le sol par soi-même, au mieux avec l’aide des siens. Les autres.
Le sol, à Miami, c’est un nid de rivières.
Mon Ange, ce sont les odeurs de ceux qui se décomposent. Entre Le Père Goriot et un tableau de Jerôme Bosch, lequel, La Nef des Fous. C’est la dérive des êtres et des mots. Les draps et les serviettes de bains tellement crasseuses qu’elles sont des bras armés pour chasser les moustiques. Les mouches sur les autres. Les vingt-trois scandent les jours et ce que le temps a désaxé. Dans les tissus, la corruption. Les odeurs de ceux qui se sont décomposés avant eux. Ils se cognent et c’est l’abject, l’absence et l’isolement que le gérant empoche. Les allocations de l’état de Floride auquel son établissement a droit. Le vide juridique. C’est l’infiltration du vice, la menace du crime, le désenchantement dans l’atmosphère. La porosité des murs. Il n’y a plus besoin de frontières, plus de limites entre le mal et les jours, la réalité ou la fiction, tous anges et criminels. Le texte est une seule phrase lardée de coups de couteaux.
Des êtres sans territoires, des territoires sans fonctions et les deux ont épuisé leur réserve de larmes. L’espoir est une idée à laquelle ils ont eu le tort de croire. La ténacité, les déflagrations de la cruauté. La discipline, la trahison au bout de la corde. Il n’y a donc plus de remparts entre les liens de la violence et les liens d’amour. Mon ange. Elle est arrivée après William. Elle est un ange dont William caresse les cuisses. Il lui enserre le cou. Elle est son ange, elle dit Encore, il s’arrête avant le mot Fin. Le sentiment amoureux, là l’Apex du roman, à mi-parcours. Halfway House. Elle, elle est un ange qui peint, c’est beau ce qu’elle dessine, des éclaboussures de couleurs pour passer au jour suivant. Elle est l’autre versant, là où il n’y a pas de relief. Ni fin, ni début. Ils s’aiment. Ils vont pouvoir partir, louer un appartement à deux, remettre leurs deux vies dans le bon sens. Retour au début avant que l’ange ne soit déchu. Mais c’est le texte qui s’affole. Le rythme qui agite les jambes. Il est encore temps de sortir, pousser les portes pour battre l’air et agir enfin. L’impuissance face au réel. Les actes, comme les évènements, n’ont aucun écho ici. Le Boarding Home est une scène unique, quasiment aucune en extérieur, spectrale et théâtrale. Les corps à l’intérieur sont ce que la vie tolère, des haillons de nostalgie au bout des doigts pour demander un café ou mettre dans la bouche des minutes de combustion. Les rêves ne sont que des poèmes qui se consument au bout des cigarettes. Elles sont les marqueurs, leur nombre est une journée. Une journée, c’est du lait froid au petit-déjeuner, de l’eau froide sur la figure. Et les toilettes qui sont bouchées par les vêtements dont les vingt-trois se servent pour s’essuyer parce qu’ils ont encore un peu d’histoire sous la peau.
La tragédie du mélodrame final qui n’a pas de perspectives. La coïncidence fatale de la tragédie sans vie.
William ne peut pas être fou. À quinze ans, il a lu Proust, Joyce, Miller, Sartre et a vingt années de Révolution imprimées désormais dans son ADN. Les mots de l’exil. Et l’exil est l’ADN de Miami.
La peine et la solitude sont deux trous noirs dans le crâne et en-dessous, c’est le cœur en boule. Derrière, les âmes dissoutes. Il n’y a plus de visages. Ce sont des masques qui tanguent dans des embarcations creuses. Il n’y a plus de cavités pour y déposer ne serait-ce qu’une expression. En embuscade, le malaise. Deux mains enserrées autour du cou pendant trois heures, le temps de la lecture et les mots qui se décharnent à chaque fin de page. Le poids de cent-vingt-six pages sur la poitrine et sans pouvoir s’extraire du Boarding Home que n’importe qui pouvait ouvrir jusque dans les années 90, à Miami.
Pour percevoir les allocations fédérales par nombre de têtes.
Ma chambre a la gaîté d’une prison et la séduction d’une tombe.
C’est une phrase de Maya Angelou. Elle était à Miami en 1987 pour célébrer l’ethnicité, la culture Afro-Américaine, l’exil et le déracinement, l’isolement et la non-appartenance. Une phrase qu’elle a écrite dans son premier livre autobiographique, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, publié en 1969.
Sandrine-Jeanne Ferron
4e de couverture, le point de vue des éditeurs : livre échangé sous le manteau, longtemps introuvable dans sa langue d’origine, Mon ange a été instrumentalisé par les Cubains des deux rives aux fins de le réduire à un sommaire règlement de comptes. L’histoire de sa publication serait simplement romanesque, si son contenu n’était dramatiquement testamentaire. Un écrivain qui a fui le régime carcéral insulaire refuse la reddition sans condition à la sphère étriquée des « triomphateurs » qui l’attendent à Miami. Il est interné par sa famille « américaine » dans un boarding home, asile privé qui recueille des inadaptés de toute engeance. Les grilles se referment sur lui et en lui, seul dans un univers hallucinant où l’on ne peut que souffrir et faire souffrir. C’est ici qu’il faut vivre, et pour toujours, sans espérance ni pitié ; pour personne. Le faut-il vraiment ?
Reinaldo Arenas et Carlos Victoria célèbrent dans leurs œuvres Guillermo Rosales, l’ami génial et fou qui s’est donné la mort.
Guillermo Rosales (La Havane, 1946, Miami, 1993) est l’auteur du roman, El Juego de la Viola paru en 1967. Avec Leapfrog and Other Stories (qui inclut El Juego de la Viola) et Mon ange, ce sont les deux romans qui lui survivent puisqu’il a détruit la majeure partie de son œuvre.
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