Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits en La Pléiade (par Ivanne Rialland)
Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits, préface de Julien Piat, textes établis, présentés et annotés par Sylvie Loignon et Julien Piat, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2026, 915 pages, 64 euros.
Ecrivain(s): Marguerite Duras Edition: La Pléiade Gallimard
Pour célébrer les trente ans de la mort de Marguerite Duras, la Bibliothèque de la Pléiade propose un tirage spécial regroupant les différents textes du cycle autobiographique indochinois, soit, dans l’ordre de leur parution, Un Barrage contre le Pacifique, L’Éden Cinéma, L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord. Ont été reprises aux Œuvres complètes les présentations, extraits d’entretien, ébauches et versions antérieures, ainsi qu’une série de photographies, puisées pour certaines dans les Lieux de Marguerite Duras, pour d’autres dans l’Album Pléiade édité en 2014 par Christiane Blot-Labarrère.
Le volume ne comporte ainsi que peu d’éléments inédits, mais il offre pourtant une riche expérience de lecture en invitant à lire de façon suivie l’ensemble du cycle. On en suit les transformations et les échos au gré des quarante années qui séparent Un barrage contre le Pacifique (1950) et L’Amant de la Chine du Nord (1991).
Les entretiens, les ébauches sont prises dans ce même mouvement de lecture et paraissent moins des éclairages portés sur l’œuvre que des parties intégrantes de celle-ci, de même qu’on scrute avec avidité les photographies de Marguerite Duras et de sa famille comme si elles étaient suscitées par le texte même — puisque, pour Duras, l’écriture prime sur une vie dont « l’histoire […] n’existe pas », qu’« on fait croire qu’il y avait quelqu’un » mais qu’« il n’y avait personne » (L’Amant, 1984).
D’œuvre en œuvre, on suit l’évolution des avatars de l’amant, depuis la figure ridicule de M. Jo, « l’amoureux qui échut à Suzanne » dans Un barrage contre le Pacifique, jusqu’à l’amant de la Chine du Nord, « beau comme j’ai jamais vu », au fur et à mesure que le réel entre dans le mythe — dans la vérité de l’écriture. Marguerite Duras, comme dans l’ensemble de son œuvre, joue et déjoue les clichés des histoires d’amour qu’elle creuse jusqu’à l’os, jusqu’à ce presque huis clos de L’Amant de la Chine du Nord, où le dialogue des amants évoque un duo d’opéra. Julien Piat le souligne dans sa préface, cette expérience d’une lecture continuée fait en effet mieux apparaître la beauté de ce dernier texte, scénario fantasmé où elle se réapproprie le projet de l’adaptation de L’Amant, réalisé par Jean-Jacques Annaud.
De cet ensemble indochinois, L’Amant reste sans aucun doute l’éclatant chef-d’œuvre, dont le puissant courant d’écriture réagence la mémoire de l’enfance finissante et de l’Occupation autour de l’ombre terrifiante de violence du frère de la « nuit du chasseur », de la mort du petit frère, de la silhouette brûlée de la mère, et du désir pour cet amant chinois qui permet à l’enfant de s’arracher au cercle familial et de s’ouvrir à l’écriture. L’Amant de la Chine du Nord n’en est toutefois pas qu’un simple écho, mais une épure, centrant le récit autour du désir, du couple interdit, précisant la dimension incestueuse de leurs relations. Le volume Pléiade, en accolant à Un barrage contre le Pacifique la pièce de 1977, L’Éden Cinéma, équilibre par ailleurs le cycle en un diptyque où se prolonge le drame de la mère, la dénonciation du système colonial et se précise la relation incestueuse entre Joseph et Suzanne. Sur le plan narratif, L’Éden Cinéma se révèle aussi un jalon vers L’Amant : le beau roman de 1950 aux accents faulknériens y est adapté en superposant les voix, les regards et les temporalités, la position de récitante de Suzanne préfigurant le feuilletage temporel de L’Amant, sept ans plus tard.
Les quelque 1000 pages de ce volume, en nous immergeant dans ce mythe fondateur de l’écriture de Duras que forment l’enfance en Indochine, le destin tragique de la mère et la rencontre de l’amant chinois, nous fait ressentir ainsi toute la force imaginaire d’un cycle qui diffracte les mêmes personnages et motifs en une manière de fascinant kaléidoscope.
Ivanne Rialland
- Vu : 181

