Lieu-dit l’éternité. Poèmes choisis, Emily Dickinson (par Didier Smal)
Lieu-dit l’éternité. Poèmes choisis – Éditions bilingue, Emily Dickinson, présenté et traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Reumaux D’équainville, février 2022, 304 pages, 9,90 €
Edition: Points
Autant y aller dans la joie et la bonne humeur : la traduction de Reumaux, assortie en fin de volume de « notules » (vous reprendrez bien un peu de thé, ma chère, et prout ?), est agaçante au possible. À une langue souple et directe, il oppose les rigueurs d’un français existant dans son seul esprit : il fait partie de ces traducteurs immodestes qui se veulent plus poètes que l’auteur qu’ils traduisent. Donc, Reumaux massacre – et ce n’est pas grave, de toute évidence, puisqu’on l’a laissé en remettre une couche avec Dylan Thomas (le mec qui est parvenu à traduire Do not go gentle into that good night par Ne saute pas à pieds joints dans cette bonne nuit mériterait qu’on l’interdise de traduction – mais bon, sachant que c’est Josée Kamoun, la responsable de l’illisible « nouvelle traduction » de 1984 qui a pondu un Dictionnaire amoureux de la traduction, le règne des faussaires est loin de son terme), et que tout le monde y a trouvé son compte – il faut croire que personne ne lit ce qu’il fait avant de publier, il doit avoir des potes…
Le plus triste étant ceci : tant qu’on laissera à un tortionnaire pareil la mainmise sur le passage en français de l’œuvre de Dickinson (qu’il appelle dans ses « notules », Emily, façon discrète de nous faire ressentir que lui, le traducteur, il est l’intime de la poétesse, dont il comprend l’œuvre mieux que nous ne le pourrons jamais, pauvres mortels !), la poésie de l’Américaine restera lettre morte en français – car qui aurait envie de lire des tournures de phrase insupportables de fatuité en guise de viatique poétique (et lire les « notules » de Reumaux, c’est assister à un festival de non-phrases qui posent à l’intelligence sensible mais sont juste ça : une posture, voire une imposture).
Car malheureusement pour Reumaux, mais c’est ce qui sauve le présent volume et le rend indispensable pour moitié, on peut vérifier la qualité de la traduction sur pièce puisque Lieu-dit l’éternité est une édition bilingue – ce dont n’a cure Reumaux, qui se moque éperdument du fait que le lecteur puisse être choqué de lire sur la page de gauche ceci : « What inn is this/ Where for the night/Peculiar traveller comes ? », et cela sur la page de droite : « Quelle est cette drôle d’Auberge/Fréquentée la nuit/Par un Voyageur À-Part ? » Les majuscules sont garanties sur facture, bien qu’absentes du texte d’origine tel que reproduit ici (alors que partout ailleurs, il y a des majuscules… - la cohérence, on s’en moque), texte d’une simplicité limpide qui fait toute sa grâce mais qu’alourdit la traduction, alors que n’importe quelle personne raisonnablement bilingue a lu ceci : « Quelle est cette auberge/Où pour la nuit/Vient un voyageur particulier ? » Un autre exemple : « It makes the parting tranquil/And keeps the soul serene,/That gentlemen so sprightly/Conduct the pleasant scene ! », devient : “Cela rend facile la séparation/Et maintient l’âme sereine –/Tandis que ces messieurs sémillants/Conduisent l’agréable cortège ! » On peut passer sur « scene » traduit en « cortège », et on veut même bien admettre le snob « sémillants » pour « sprightly », mais l’apparition d’un « tandis que » est un contresens absolu, qui incite même à se poser la question de savoir si Reumaux s’est relu ou a véritablement lu Dickinson – mais il est vrai qu’il explique, dans ses « notules », que certains de ses poèmes l’ont effrayé. Il aurait dû, par respect pour cette frayeur, rester à distance.
Avec tout ça, on s’énerve, on s’énerve, et on n’a pas dit un seul mot de la poésie de Dickinson, de son sens, de ce qu’on en ressent. Et c’est là que l’éminent et irrémédiable défaut du présent recueil devient sa force : le lecteur francophone vaguement bilingue, frustré de la langue française, se voit incité à jeter un œil sur la page de gauche et donc lire le texte en anglais. Et de quoi s’aperçoit-il ? De la puissante simplicité de la poésie d’Emily Dickinson. Là, on a droit à une levée de boucliers universitaires – on l’esquive, on saute par-dessus la tête des gardiens du temple labyrinthique de la complexité poétique pour les seuls élus, et on affirme : oui, majoritairement, les poèmes de Dickinson sont d’une lumineuse simplicité, et c’est là ce qui fait toute leur puissance. Chez elle, le mot est précis mais pas puisé dans un rare fonds linguistique ; c’est sa combinaison, parfois elliptique, parfois par des nœuds en toile d’araignée, en soie rare, avec un autre mot du même acabit, combinaison inattendue mais aussi, au fond, inespérée, qui le rend resplendissant, qui lui ouvre des chambres d’échos eschériennes, aux dimensions d’une présence divine très… humaine.
Ainsi le poème, le 615 (Dickinson n’a quasi rien publié de son vivant ; environ deux mille poèmes ont été découverts après son décès, sans titre, d’où la numérotation), donnant son titre au présent recueil ; par modestie, par absence de désir de tomber dans le piège d’une traduction sursignifiante, on le propose en anglais, tel que proposé dans le présent recueil, sans tirets ni majuscules, dans toute sa pure nudité :
Our journey had advanced ;
Our feet were almost come
To that odd fork in Being's road,
Eternity by term.
Our pace took sudden awe,
Our feet reluctant led.
Before were cities, but between
The forest of the dead
Retreat was out of hope
Behind a sealed route
Eternity's white flag before,
And God at every Gate.
De façon assez étrange, mais logique selon le cheminement de chacun, cette poésie, on a l’impression de la connaître depuis toujours – enfin, depuis qu’on a écouté certaines chanteuses en particulier, de Joni Mitchell à Laura Veirs et Sharon Van Etten (ou Beth Orton du côté anglais). Non, ce ne sont pas tout à fait les mêmes thèmes (encore que…), mais ce sont les mêmes mots, c’est la même quête d’une belle exactitude et d’un rapport à l’infini – qui est peut-être notre part la plus essentielle.
De toute façon, il faut être clair : la traduction est un art complexe, et celle de la poésie relève de la gageure. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer, mais peut-être serait-il bon de rester modeste et, au lieu de vouloir faire de la poésie en français à partir d’un texte allophone, tenter de rendre le rythme et le sens du poème d’origine, quelle que soit la langue d’origine. Car si, pour le lecteur connaissant peu ou prou la langue d’origine, il est encore possible d’en référer au texte d’origine, pour celui qui ignore tout de cette langue, une confiance totale est à accorder à la plume qui traduit – en espérant qu’elle ne trahisse pas trop. Et ici, le lecteur est confronté en la personne de Reumaux à la pire des trahisons possible en termes de traduction : celle certaine de son bon droit à malmener le texte d’origine pour en faire une création nouvelle en français. C’est désolant, et Dickinson, dont la vie ne fut pas facile à chaque instant, n’avait pas besoin de semblable outrage post-mortem.
Didier Smal
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