Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone (par Didier Smal)
Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Bétan, Livre de Poche, mars 2023, 216 pages, 8,70 €
Edition: Le Livre de Poche
Sortons la grosse artillerie : Les Oiseaux du temps a valu à ses auteurs trois des principaux prix dans les domaines de la science-fiction et de la fantasy : le Nebula, le Locus et le Hugo. On peut ajouter à cela l’éloge de Ken Liu, auteur déjà célébré par deux fois ici : « L’une de ces rares histoires où l’on a du mal à décider s’il faut faire plus d’éloges sur sa structure et sa prose intelligentes ou sur ses idées et ses personnages brillants. »
Et que sont ces personnages ? Bleu et Rouge, deux combattantes temporelles non physiquement décrites, chacune au service d’un empire qui tâche d’obtenir la victoire absolue sur l’Histoire et donc le monde, Jardin et l’Agence, chacun désireux de voir se concrétiser ses « futurs prévus ». Rouge et Bleu voyagent d’un brin, d’un possible historique, d’une uchronie à peine effleurée, à l’autre, provoquant des guerres ou y mettant fin, parfois dans un bain de sang (ouverture du roman :
« Quand Rouge gagne, il ne reste qu’elle. / Le sang nappe ses cheveux. Elle exhale de la vapeur dans la dernière nuit de ce monde mourant. […] Les deux armées gisent, mortes. Deux grands empires ont fait naufrage ici, chacun perçant de son écueil la coque adverse. C’est pour ça qu’elle est là. D’autres s’élèveront sur leurs cendres, plus adaptés aux desseins de son Agence. »), toujours aux ordres d’une stratégie qui les dépasse.
À ceci près qu’au fil de leurs pérégrinations, elles qui ne se croisent jamais, elles finissent par deviner leur présence respective, ailleurs, en avant ou en arrière, et par s’écrire des lettres sur des supports divers qui les rendent invisibles à autrui et qui peut-être, comme souvent les mots, incitent à une meilleure connaissance de l’Autre, au risque d’en tomber amoureux, et cet échange devient sublime, avec des propos d’une rare et âpre poésie, d’une brutale simplicité dans l’évidence, comme le montre ce paragraphe écrit par une Rouge se demandant si l’amour est partagé et le proclamant en même temps : « Je t’aime. Si tu lis ceci, c’est tout ce que je peux dire. Je t’aime et je t’aime et je t’aime, sur les champs de bataille, dans les ombres, dans l’encre qui s’efface, dans la glace qu’éclabousse le sang des phoques. Dans les cernes du bois, les vestiges d’une planète qui s’effrite dans l’espace. Dans l’eau qui bout. Dans les piqûres d’abeille et les ailes des libellules, les étoiles. Dans les profondeurs des bois isolés où j’errais durant ma jeunesse, les yeux levés vers le ciel – et même alors, tu m’observais. Tu t’es glissée rétrospectivement dans ma vie et je t’ai connue avant de te rencontrer. »
C’est toute la puissance du présent roman, d’une inventivité folle, bouleversant au possible, qui explique, mieux que d’autres peut-être, pourquoi nous lisons de la science-fiction ou de la fantasy alors que nous sommes des lecteurs « experts » d’un certain âge : afin de relire les mêmes histoires, les mêmes émotions, mais à la fois nourries et baignées d’autres possibles, renouvelées par un biais autre, par un imaginaire où le triste réel a subi l’éblouissement du rêve (ou du cauchemar), hors les lois qui régissent notre univers. Ainsi cette lettre végétale qu’écrit Rouge à Bleu, entrant dans son domaine, mais surtout mettant sa vie en péril – au fond, c’est une lettre mille fois lue chez Austen ou d’autres, une de ces lettres qui blessent à mort l’âme, mais devenue létale pour de vrai, comme un test d’amour impossible : si tu m’aimes, lis la lettre jusqu’au bout, ingère peu à peu son poison, mais sache que tu vas en mourir.
De ce roman bref et intense (une « novella » pour les Anglo-Saxons, et on préfère son titre original : This Is How You Lose The Time War), on retire aussi un sentiment d’urgence et d’inattendu, et c’est dû à son écriture à quatre mains. En effet, Gladstone a écrit les lettres de Rouge, et El –Mohtar celles de Bleu, et bien qu’ils en aient écrit les grandes lignes au préalable, chaque lettre était une surprise pour l’autre, et les scènes accompagnant les lettres, du propre propos des auteurs, furent écrites en utilisant cette réponse émotionnelle. Le lecteur ressent ces pics émotionnels, cette sorte de lâcher-prise avec lequel les auteurs ont fait vivre Bleu et Rouge, deux êtres d’exception, de science-fiction, qui s’aiment d’un amour sublime, sans rien craindre de ses ravages (« On m’a raconté des histoires sur ce qui arrive à ceux de ton camp qui essaient d’atteindre l’un de nos plants. Imagine-toi traverser une haie épineuse qui s’épaissit, se durcit, s’acère à mesure que tu t’y enfonces, et tu auras une idée de la chose – cela, pendant des kilomètres, des décennies, jusqu’à ce que tu sois réduite en longs lambeaux. »), sans craindre d’être vues comme des traîtres par Jardin et Commandante. Juste pour avoir aimé. Et on sait déjà qu’on relira leur histoire, et qu’on la transmettra. Au-delà même de toute guerre temporelle.
Didier Smal
Amal El-Mohtar (1984) est une poétesse et autrice canadienne ; elle est aussi critique de science-fiction et de fantasy pour le New York Times. Max Gladstone (1984) est un auteur américain de fantasy.
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