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Les Diaboliques, Jules Barbey d’Aurevilly (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 20.05.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Le Livre de Poche

Les Diaboliques, Jules Barbey d’Aurevilly, Le livre de poche

Ecrivain(s): Barbey d’Aurevilly Edition: Le Livre de Poche

Les Diaboliques, Jules Barbey d’Aurevilly (par Léon-Marc Levy)


« La Femme, ça n’existe pas ! » lançait Jacques Lacan un mardi de séminaire rue Saint-Jacques. Rien n’est moins sûr… Ou plutôt rien n’est plus évident et moins sûr. Aux femmes plurielles de la réalité, à la mère, à l’épouse, à l’amante, à la collègue de bureau, à la voisine, à celle qu’on aime, à celle qui nous encombre, s’ajoute, incontournable et entêtée, une LA-FEMME, l’Autre, celle que l’Occident a façonnée, fiction après fiction, image après image, mot après mot ; LA Femme imaginaire, tellement imaginaire qu’on ne peut la penser qu’en termes excessifs et violemment opposés, symétriques dans l’opposition, marquant ainsi l’immensité de l’abîme où s’engouffrent ses représentations.
Écrite, peinte ou chantée, elle est sans cesse « extrémisée », limite vivante de l’humain, archétype de l’Amour ou de la Haine, de la Grandeur d’âme ou de l’Ignominie, de la Beauté ou de la laideur. Ange ou Démon, la demi-teinte lui est interdite. Elle ne peut qu’être Tout pour n’être pas Rien.

C’est ainsi paroxystique, qu’elle hante tous les moments de la littérature et de l’art occidentaux, créant ce sentiment diffus mais insistant que les portraits de femmes qui s’y dessinent, au fond, n’en composent qu’un unique, infini, qui emplit tout l’espace du possible : le portrait d’un Mythe.


« Le puzzle se reconstituait morceau par morceau et la véritable Rebecca prenait forme, sortait de son univers d’ombre, comme un être vivant sur un fond de tableau ».
(Daphné Du Maurier, Rebecca)

C’est ainsi que se structure le recueil de Barbey d’Aurevilly : un puzzle dont chaque nouvelle révèle des pièces, morceaux d’images qui conduisent en fin de compte à une image unique : La Femme, extrémisée, paroxystique. Si les Diaboliques sont des femmes diverses, leur superposition dessine un portrait unique, combinaison magique d’éléments disparates qui sont liés néanmoins par une force irrésistible : le Diable. Le Maître du Mal est à l’œuvre dans toutes les histoires du recueil, mais, comme on le sait, il est malin le Malin et prend des visages changeants.

Le fait que Barbey confie le rôle de narrateur à un homme dans toutes les nouvelles, accentue fortement l’effet de fascination/répulsion qu’exercent ces « diablesses », le narrateur scandant toujours son récit de remarques scandalisées ou horrifiées (en réalité plutôt fascinées).

Le trait qui structure ces caractères est la passion dévorante qui pousse aux transgressions les plus extrêmes de toutes les règles sociales ou morales. Les femmes de Barbey sont des héroïnes puissantes qui dominent les intrigues, prennent le pouvoir face aux hommes, oublient la vertu pour laisser libre cours à leur démesure. Chaque nouvelle repose sur la domination d’une ou de plusieurs femmes que chaque narrateur va présenter à son auditoire dans les méandres serrés de leurs pièges.

Les Diaboliques propose une image spectaculaire et ambivalente de la femme, à la fois surpuissante et profondément inquiétante, qui révèle le fond, probablement misogyne mais assurément fasciné, de Barbey d’Aurevilly. Les héroïnes y apparaissent comme des figures de passion extrême, transgressant la morale, la maternité et les rôles sexuels traditionnels, jusqu’au crime et à l’infanticide. Elles sont habitées par des pulsions dévorantes, qui les conduisent à la faute, au crime ou à la vengeance méthodiquement préparée. Elles ne respectent ni la morale chrétienne ni la morale bourgeoise, elles sacrifient réputation, famille, parfois enfants, à leur désir ou à leur orgueil. Cette radicalité nourrit le « diabolisme » du recueil, la femme devenant l’incarnation narrative du défi à l’ordre social et religieux.

Cette présentation s’inscrit dans une mysoginie revendiquée : Barbey exalte la puissance féminine tout en construisant un discours où la femme fatale justifie la peur masculine et il procède ainsi à la réaffirmation d’un ordre viril.

Les Diaboliques présentent des femmes de la marge, qui ne correspondent pas à l’idéal de la femme « passive, silencieuse, soumise », épouse, mère ou dévote prônée hautement dans les maisons bourgeoises du XIXe siècle. Des figures comme Hauteclaire Stassin *, maîtresse d’armes androgyne, brouillent les frontières de genre et revendiquent une supériorité dans des domaines codés masculins.

La maternité elle-même est pervertie : refus d’enfanter, absence d’instinct maternel, infanticides symboliques ou réels font des mères aurevilliennes des anti-Médée modernes, sacrifiant l’enfant à la passion. À l’extrémité de cette perversion se trouve le personnage de la Comtesse du Tremblay **, assurément le plus sombre du recueil, figure du péché dans son origine même, celle du Serpent diabolique.

Quand après avoir lancé une de ces plaisanteries, un de ces traits étincelants et fins comme les arêtes empoisonnées dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue vipérine sur ses lèvres sibilantes […]

Les récits sont presque toujours rapportés par des narrateurs masculins qui détiennent le monopole du langage et interprètent les gestes des héroïnes. Lorsque celles-ci tentent de s’emparer du récit (écrire, se confier, narrer elles-mêmes), cela appelle souvent une mise à mort ou une mutilation qui réduit au silence le corps même de la femme. La Rosalba ***, par exemple, est massacrée au moment où elle essaie de prendre la parole par l’écriture, son corps étant « fermé » comme une lettre qu’on scelle. Même la duchesse de Sierra-Leone ****, l’une des rares narratrices, ne conquiert la maîtrise de son récit qu’au prix d’une auto-destruction programmée, où le corps féminin devient lieu de vengeance et d’anéantissement.

Les Diaboliques construit une galerie de portraits féminins à la fois fascinants et condamnés, où la femme devient le lieu privilégié pour interroger le mal, la transgression et les peurs masculines du XIXᵉ siècle.

On est là devant un ouvrage majeur de la littérature française, qui n’a pas aujourd’hui pris une ride.


Léon-Marc Levy


  • · * In Le Bonheur dans le Crime
  • · ** In Le dessous de cartes d’une partie de whist
  • · *** À un dîner d’athées
  • · **** La vengeance d’une femme
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A propos de l'écrivain

Barbey d’Aurevilly

 

Jules Amédée Barbey d’Aurevilly, écrivain français, né le 2 novembre 1808 à Saint-Sauveur-le-Vicomte, en Normandie, mort le 23 avril 1889 à Paris, est issu de la petite noblesse normande profondément catholique. Un moment républicain et athée, il finit par adhérer à un monarchisme intransigeant sous l’influence de Joseph de Maistre. Il mènera toute sa vie une existence élégante et désordonnée de dandy. Il a été à la fois romancier, nouvelliste, poète, critique littéraire, journaliste et polémiste. Ses choix idéologiques nourriront une œuvre littéraire d’une grande originalité, fortement marquée par la foi catholique et le péché. Son œuvre a été saluée par Baudelaire et plusieurs écrivains ont loué son talent extravagant, notamment à la fin de sa vie. Hugo, Flaubert ou Zola, quant à eux, ne l’appréciaient pas.

Bibliographie sélective : Exclusion sera faite ici de ses essais, ses mémoires, sa correspondance et sa poésie, nous nous concentrerons exclusivement sur les romans  et les nouvelles.

Romans : Une Vieille maîtresse (1851) ; L’Ensorcelée (1855) ; Le Chevalier Des Touches (Alphonse Lemerre, 1879, l’édition originale a paru en 1864) ; Un prêtre marié (1865).

Nouvelles : Le Cachet d’onyx (1831), Léa (1832), L’Amour impossible (1841), La Bague d’Annibal (1842), Le Dessous de cartes d’une partie de whist (1850) (reprise dans les Diaboliques).

Recueil de nouvelles : Les Diaboliques (1874, deux des nouvelles du recueil ont été adaptées au cinéma, Les Diaboliques et Le rideau cramoisi).

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /