Les derniers Indiens, Marie-Hélène Lafon (par Marie-Pierre Fiorentino)
Les derniers Indiens, Marie-Hélène Lafon, Le livre de poche, 152 p. 7,90 €
Ecrivain(s): Marie-Hélène Lafon Edition: Le Livre de Poche
« Les Santoire vivaient sur une île, ils étaient les derniers Indiens, la mère le disait chaque fois que l’on passait en voiture devant les panneaux d’information touristique du parc régional des Volcans d’Auvergne, on est les derniers Indiens. »
La mère, c’est celle de Pierre, son préféré, mort prématurément d’un cancer généralisé, et de Marie et Jean, de quatre et cinq ans ses cadets. Quand la romancière livre l’histoire de la famille Santoire du point de vue de sa fille, la mère, veuve, est morte depuis longtemps mais elle n’a pas disparu, paradoxalement plus vivante ou du moins plus vivace que ses deux vieux enfants restés célibataires, gardiens d’un temple dans lequel les habitudes tiennent lieu de foi.
Car de la confiance en l’avenir, ils n’en ont pas sauf la certitude que leur destin est scellé dans ce constat de la mère : ils sont « les derniers Indiens », paysans du Cantal qui vivent dans leur ferme comme dans une réserve où la modernité de la fin du XXème et du début du XXIème siècle les a progressivement fait se reclure.
Les Santoire possédaient, autrefois, le pays. C’est lui qui les possède à présent, cerne leur domaine rétréci à la maison et son jardin, tandis que celui des voisins, les Lavigne, ne cesse de s’étendre en hectares, en bâtiments, en engins agricoles et en habitants. Les voisins sont des conquérants. Chez eux, « on osait, on n’avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative, on vivait d’expériences, on était révolutionnaire. »
Les voisins élèvent des enfants comme autrefois les Santoire les poules, en liberté dans le jardin. Ils les élèvent même s’ils ne sont pas à eux, comme la petite Alice qu’ils ont recueillie. Envahissants, leur vie déborde dans les poubelles et dans les journaux locaux, annonçant exploits sportifs des plus jeunes et initiatives des épouses pour valoriser les productions locales.
La mère ne parlait pas aux envahisseurs. Marie et Jean non plus. Pas la peine. Leur intrépidité pionnière se lit dans leur linge étendu qui les raconte suffisamment alors que les paroles qui pourraient s’échanger, de part et d’autre de cette frontière de tissus, seraient de deux langues incompréhensibles l’une à l’autre.
Marie-Hélène Lafon exploite littérairement le fil - si l’on ose dire – conducteur qu’est le linge comme Yvonne Verdier l’avait exploré sociologiquement dans son admirable Façons de dire, façons de faire.
Le linge… Les yeux de Marie, qui se détournent le plus possible de son héritage textile méticuleusement entreposé, par la mère, dans les chambres à l’étage, reviennent toujours à celui des Lavigne. Les vêtements sont « une excroissance naturelle des voisins toujours proliférants et prolifiques. » Les observer ravive des souvenirs, l’achat du premier soutien-gorge sur la liste du trousseau pour le pensionnat où suivait des cours une jeune-fille qu’elle n’a jamais oubliée, le voile de la religieuse qui y faisait la lecture…
Marie a rêvé, en feuilletant autrefois les catalogues qui n’existent plus, de ces tenues légères et fleuries, de ces draps colorés que les Lavigne exposent au vent. Maintenant, elle se contente de puiser dans les piles qu’elle ne manipule qu’avec réticence. Sait-on jamais quel secret pourrait en glisser.
Puis après elle, après Pierre ? Elle ne doute pas que les Lavigne s’approprieront tout et s’imagine leur prise de possession de la maison familiale, les « mains des femmes Lavigne posées sur les dentelles de la Tante Tine, sur les vêtements de Pierre et sur ceux du père de la mère. » Rien ne les arrêtera puisque le pire, la disparition d’Alice, puis la découverte de son cadavre dénudé à l’époque de la mort de Pierre, ne les a pas arrêtés.
De part et d’autre de l’étendage, deux époques s’opposent. Chez les Lavigne, les femmes conduisent leur automobile, pas Marie qui n’a passé son permis qu’en songe et dépend entièrement de son frère pour se déplacer. Mais c’est aussi la lutte des classes en milieu rural, les vieilles familles dominantes se scandalisant par exemple que des parvenus sans bonnes manières prétendent à un caveau au cimetière au lieu de se contenter de simples tombes.
Sous les portraits, la romancière met en branle plusieurs dynamiques et réserve au lecteur une chute qui fait d’elle bien plus qu’une chroniqueuse de la campagne en déshérence, une psychologue des maux et du mal qui ne sont ni d’un temps ni d’une classe.
Marie-Pierre Fiorentino
Marie-Hélène Lafon a mené de front, jusqu’à sa retraite, une carrière de professeur de Lettres classiques et d’écrivaine. Elle est lauréate du Goncourt des Lycéens pour Le soir du chien (2001), du Goncourt de la nouvelle (Histoires, 2015) et du Prix Renaudot pour Histoire du fils (2020). Son œuvre est publiée aux éditions Buchet-Chastel.
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