Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 (par Sandrine-Jeanne Ferron)
Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard le 30.09.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres
Les carnets de guerre de louis barthas, tonnelier, 1914-1918, edition du centenaire, la decouverte/poche, 2003/2013, preface et postface de l’historien remy cazals, 557 pages
La tournure, Malgré que, est récurrente. Ça pourrait ressembler à une faute d’orthographe ou une maladresse, deux mots sur une ligne alors que ce sont des milliers d’éclats qui sont projetés sur la feuille. Sur la face. Des jets de flammes par milliers qui sortent de la Terre. Le son, l’odeur. Les lanières de lumière blanche dans le ciel, entre 1914 et 1918.
J’ai écouté la voix de Louis Barthas et sans faillir, son visage sur ma table de chevet que j’ai regardé pendant trois semaines, j’ai pleuré. Trois semaines, quatre années de mobilisation, six permissions.
Louis Barthas est né un 14 juillet. Le symbole. Il a trente-cinq ans en 1914. Il est marié, il a deux garçons âgés de six et huit ans. Militant socialiste, syndicaliste, antimilitariste, anticlérical mais sans excès, il est tonnelier dans un village de l’Aube, Peyriac-Minervois. Il est mobilisé au 280e d’infanterie, basé à Narbonne. Il est nommé caporal.
Il perd ses galons pour avoir refusé d’exposer inutilement la vie de ses hommes. Il les récupère. Il fera toute la guerre debout. Les sinistres secteurs de Lorette, Verdun, la Somme, l’offensive du Chemin des Dames, les gaz, la boue, les rats qui mangent les morts et les poux qui grignotent les vivants. Les attaques au-devant des mitrailleuses et les bombardements écrasants, les adjectifs et les absurdités à l’intérieur. Le commandement. Les mutineries de 1917 et les tentatives de fraternisation. Au front, Barthas note tout ce qu’il voit et tout ce qu’il ressent. De retour chez lui, il va rédiger au propre son journal de guerre, à l’encre violette, sur dix-neuf cahiers d’écolier. Une curiosité permanente, un sens aigu de l’observation, un sens de l’autre, une lecture des évènements, une forte intuition, précision et lucidité qui révèlent chez le caporal tonnelier un talent d’écrivain. L’écriture sans les effets littéraires. Louis Barthas a survécu. Les noms de ses camarades gravés dans des cahiers d’école. Louis Barthas expose les faits dans leur contexte et les analyse dans leur temporalité. Il fut le combattant en première ligne, au ras du sol, il est le camarade et le caporal. Nulle nostalgie, nulle colère, sont-ce des aptitudes qui maintiennent vivant, une seule fois il évoque la fête de son village, la vie avant. Et lorsqu’il mentionne l’incompétence des gradés ou les figures ennemies, c’est l’humour plutôt que la haine.
Louis Barthas est décédé le 04 mai 1952, dans son village de Peyriac-Minervois. Plus de cent mille exemplaires des Carnets ont été vendus depuis sa première édition, en 1978. Le livre est mondialement lu, traduit, il est un classique de la littérature de guerre et le témoignage crucial de la Première.
6e cahier. 1915. Secteur d’Angres-Lorette, Bully-Grenay. Le 14 juillet. La Tranchée Carbonnière. Dans la compagnie, il n’y eut que quelques blessés et un seul soldat fut tué dans son trou et enterré en même temps par un obus-fossoyeur. La pluie ne cessait pas, la nuit arrivait, mais la relève n’arrivait pas. (…) Enfin, à dix heures du soir, nos remplaçants arrivèrent. Ils s’étaient égarés dans la nuit, dans les boyaux changés en égouts. Et nous aussi nous nous égarâmes, nous pataugeâmes six heures dans l’eau, dans la boue, faisant quinze, vingt kilomètres peut-être alors qu’il n’y avait pas un kilomètre en ligne droite pour atteindre une position de troisième ligne où nous venions passer quatre jours. (…) C’était la « Tranchée Carbonnière ». On eût pu dire cimetière car on y enterrait journellement les tués du secteur, et malgré que le champ fût grand il risquait bientôt de devenir trop petit pour contenir à la fois les vivants et les morts. Ce sera une macabre surprise pour ceux qui reviendront cultiver leurs champs et qui à la place trouveront des cimetières.
8e cahier. Secteur de Neuville-Saint-Vaast. L’abri Mercier. Fraternité humaine. Le déserteur Gontran. La même communauté de souffrances rapproche les cœurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires. Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine. Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s échangèrent, des mains se tendirent et s étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard. (…) Ah ! que n’étiez-vous là, rois déments, généraux sanguinaires, ministres jusqu’au-boutistes, journalistes hurleurs de mort, patriotards de l’arrière, pour contempler ce sublime spectacle !
Louis n’a pas écrit de lettres aux siens. Ou peut-être le faisait-il mais il ne le mentionne guère dans ses carnets. En recevait-il. Les lettres bouleversantes des Poilus qui ont décrit comment la Grande Guerre les a avalés. L’armée distribuait du papier pour permettre aux soldats d’écrire sans payer l’affranchissement. Maintenir la chair à canon. Louis Barthas a décrit les boyaux qui alimentent les tranchées, les marches, les gardes, les ravitaillements. Les mutilés. Les jours de repos qui n’en sont pas, les nuits. Les morts et les corbeaux penchés sur eux. Immergé et à distance, il fut le témoin, brisant le bourrage de crâne, il a œuvré tel un reporter de guerre qui vit avec ceux dont il recueille le quotidien par morceaux. Car aucun journaliste ne fut autorisé dans les tranchées. La presse se contentait des bulletins d’information officiels, rédigés par l’Armée. Quant aux correspondants autorisés, ils devaient porter un brassard, suivre un itinéraire balisé, ils n’étaient jamais seuls et toujours sous escorte.
De retour parmi les siens, Louis n’a pas réécrit, il a juste modifié le support comme on déplace minutieusement les restes d’un défunt pour lui offrir enfin une sépulture. Prolonger l’expérience malgré son horreur parce que l’homme qui s’adapte à la mort perd ou amplifie l’aptitude à la vie dans ses formes les plus simples, prolonger pour maintenir en vie les camarades qui ne le sont plus. Louis n’explique pas. Il fait lire ses cahiers et sans jamais songer à les faire publier, et quant aux autres qui ne voulaient pas témoigner, à quoi bon, à chacun ses souvenirs. Les éclats d’obus avec ceux des bêtes, ça doit rester dans le sol. Les arbres repoussent toujours sur les corps de ceux qui sont déchiquetés. Et dans le champagne, le sang des Poilus fermente.
Ce sont près de mille sept cent pages qui, jusqu’en 1978, furent silencieuses. Georges Barthas, son petit-fils les avaient conservées, héritées de son père Abel, un résistant de la Seconde guerre mondiale et maire de Peyriac-Minervois pendant vingt-cinq ans. Le même village. Trois-cent-trente-trois illustrations que Louis a ajoutées à son retour dont trois-cent-neuf cartes postales. Abel Barthas raconte avoir vu son père penché sur ses notes, après ses journées de travail de tonnelier, pour les recopier dans des cahiers d’écolier. Des feuilles volantes. Des notes au dos de cartes postales, au dos des imprimés administratifs ou ordres militaires, emballages de ration ou paquets de cigarettes, les cartes postales des villages traversés entre le front et la deuxième ligne, lors des périodes de repos à l’arrière. Le cantonnement. Des dessins, des coupures de presses achetées dans les épiceries à l’arrière avec le salaire journalier, ou dans les foyers-coopératives militaires. Elles ont disparu. Il n’existe pas d’enregistrement, de films, très peu de photos de Louis hormis celle de la couverture du livre. Rémy Cazals rencontre Abel Barthas dans les années 70. À son tour, il exhume et retranscrit mot à mot. Car la plupart des témoignages avant Louis Barthas était ceux des politiciens, des généraux, des colonels, des commandants vivant loin des hommes. Sur leur dos constamment pour écourter les temps de repos, creuser des mines à découvert, écoper des tranchées, effectuer des marches militaires. Le zèle et l’arbitraire. Des consignes pour mettre des galons là où il n’en y avait plus. Louis a détaillé pendant quatre années, non pas sa guerre, mais la guerre à hauteur d’homme.
Plus jamais ça. Les héros de la Première guerre seront les délateurs et les bourreaux de la Seconde.
La génération future frappée de stupeur, déconcertée par cette folie sanguinaire universelle apprendra-t-elle par quelque plume autorisée ces gestes de fraternité (les Français et les Allemands échangèrent du tabac, le vin dont les « Boches » étaient privés, les hommes s’aidèrent, les hommes discutèrent lorsque les tranchées étaient rapprochées et par un accord tacite des deux artilleries, ils ne tirèrent pas sur les axes de ravitaillement) qui sont comme une protestation de révolte contre le sort fatal qui mettait face à face des hommes qui n’avaient aucune raison de de se haïr (…). Ils ne nous croiront pas, ou bien ils s’en foutront.
Sandrine-Jeanne Ferron
Voir le travail du photographe Jean-Pierre Bonfort, Sur les traces de Louis Barthas, un homme dans la tourmente. Photographies des terrains, villes et villages, de 2012 à 2013, les traces visibles cent ans après. Jean-Pierre Bonfort a suivi l’itinéraire de Louis Barthas, les routes qu’il a empruntées, des centaines de kilomètres imposés, des allées et venues incohérentes, le récit des carnets comme une feuille de route. Il a suivi Louis Barthas, les dates et les lieux qu’il a indiqués avec une précision taxidermique dans ses Carnets.
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A propos du rédacteur
Jeanne Ferron-Veillard
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Jeanne Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.

