Les angéliques, Iris Murdoch (par Marie-Pierre Fiorentino)
Les angéliques, Iris Murdoch, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Anne-Marie Soulac, Folio, 320 pages, 9,50 euros.
Ecrivain(s): Iris Murdoch Edition: Folio (Gallimard)
« L’homme n’est ni ange ni bête,
et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »
Blaise PASCAL
Paru en 1966 sous le titre Time of the angels, tout dans ce roman très sombre finit par démentir l’idée que « les anges sont les pensées de Dieu », comme l’affirme l’un des personnages. Contrairement aux ambiances estivales, aux familles élargies bruyantes, aux baignades dans des eaux parfois improbables à partir desquelles la romancière tisse la plupart de ses romans, celle-ci en appelle ici au brouillard, à la neige pour isoler encore plus le presbytère où se déroule l’intrigue. « Le brouillard imposait silence comme un doigt levé. »
Dans le silence, le roulement régulier du train souterrain ébranle les murs et les nerfs des occupants du lieu. Car le huis-clos se déroule à Londres, comme pour mieux souligner l’anomalie qu’est la réclusion dans laquelle vivent les personnages.
Ils n’ont cependant pas tous attendus d’être là pour s’isoler du monde. Pattie, la gouvernante, n’est guère encline aux relations sociales depuis qu’elle a pris conscience, enfant, que les Anglais ne retiennent de son métissage (père jamaïcain, mère irlandaise) que le « brun crémeux, un peu plus sombre qu’un capuccino » qui l’a dès le départ déclassée.
Elle veille à ce que Muriel et Elisabeth, deux jeunes cousines dont elle s’occupe depuis toujours, ne manquent de rien. Elle a du mérite tant les deux semblent se suffire, ensemble, à elles-mêmes et témoignent d’un mépris pour tous, mettant « un point d’honneur à pratiquer, en théorie, un immoralisme raffiné. »
Pattie peut se reposer, pour les courses et autres menus services qui exigeraient de sortir en ville, sur l’aide d’Eugène Peshkov, le concierge veuf, immigré russe, qui « ne s’était jamais fait de place dans la société anglaise ». Il nourrit au contraire pour son fils unique, Léo, des rêves de réussite qui exaspèrent le jeune homme, attiré par toutes sortes de combines pourvu qu’elles n’exigent que peu d’efforts et rapportent pas mal d’argent.
Le comportement du maître des lieux, le pasteur Carrel Fischer, veuf lui aussi, père et oncle des jeunes-filles, ne va pas aider les uns et les autres à sortir de son isolement. Il a en effet choisi de vivre cette réclusion totale, exigeant de Pattie qu’elle tienne à l’écart les visiteurs, dont les plus assidus sont son frère Marcus et la responsable de la paroisse, Anthéa Barlow.
Alors le déménagement à Londres, qui aurait pu être l’occasion d’un nouveau départ dans l’existence de chacun, ne fait que renforcer leur enfermement dont toutes les tentatives de fugue ou d’intrusion s’avèrent vaines. Les secrets qui unissent ou opposent chacun des protagonistes suffisent à la dramaturgie qui se déroule comme dans un théâtre. Murdoch promène son lecteur de pièce en pièce de la maison, sans qu’aucune ne soit pourtant assez close pour empêcher bruits de la vie courante, chaises déplacées, musique sur l’électrophone, coups de balai et pas un peu appuyés, mais aussi doutes et rancœurs de se propager.
Mais pour quelle raison Carrel impose-t-il, aux siens comme à lui-même, cette existence ? Murdoch lève un à un les voiles masquant la vérité. Pourtant, « si la vérité était quelque chose d’horrible, si elle n’était qu’un abîme de ténèbres, des oiseaux entassés dans la poussière d’un placard obscur ? » s’inquiète Carrel lors d’une discussion, enfin acceptée, avec son frère, discussion qui fait la part belle aux « illusions angéliques. » Quand la lumière se fait, s’est pour faire apparaître une noirceur profonde.
C’est donc en moraliste plus qu’en psychologue que Murdoch ausculte les esprits et les cœurs de ses personnages. Mais au lieu de l’habituelle et univoque interrogation sur la liberté que l’on a de choisir entre bien ou mal agir, Murdoch n’hésite pas à poser aussi la question inverse. Est-on autant libre qu’on le souhaite pour faire le mal ? « J’avais toujours cru me débarrasser de la morale, mais ce n’est pas si simple. Je ne suis pas aussi libre que je le crois » déclare Léo après un forfait qu’il a commis mais dont il commence à se repentir.
Le poids dont Carrel semble vouloir en partie se libérer en abordant le problème avec son frère Marcus est-il du même ordre ? Sauf si, sous ce qui ne constitue pas des aveux mais seulement des indices et peut-être même de la simple provocation, Carrel dissimule une noirceur plus profonde encore ?
Alors le salut ne serait-il pas de sortir enfin, de voir le monde et du monde en découvrant les rues avoisinantes, en marchant dans la neige et riant et parlant sans oreilles indiscrètes ? Certains essaieront. Mais finalement, même le destin du petit chien, personnage que Murdoch a coutume de mettre en scène pour exprimer une forme de légèreté, d’insouciance, même son destin n’a rien d’angélique, sauf à croire que la souffrance transforme, dans une autre vie, en anges. À condition que Dieu existe.
Marie-Pierre Fiorentino
Iris Murdoch (1919-1999), ancienne élève de Wittgenstein, enseigne à Oxford où elle se fait connaître par un essai sur Sartre avant de publier son premier roman, Sous le filet. Les suivants, comme ses publications philosophiques, interrogent souvent la création artistique et ses rapports avec l’existence. La question du bien et du mal y est aussi centrale.
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