Le Paradis de Cézanne – Philippe Sollers (par Philippe Chauché)
Le Paradis de Cézanne – Philippe Sollers – Gallimard – 152 p. - 28 euros – 17/09/26.
Ecrivain(s): Philippe Sollers
« Les sensations formant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable. »
Paul Cézanne
« Cézanne, c’est Dieu. »
Pablo Picasso
« Ces journées passées dans le pays de Cézanne valent autant qu’une bibliothèque tout entière de livres de philosophie. Si seulement quelqu’un était capable de penser de manière aussi immédiate que Cézanne peignait. »
Martin Heidegger (1)
« Cézanne n’est ni classique, ni romantique, ni moderne. Il salue la beauté sans âge, il sort de l’enfer, il est projeté, instinctivement immémorial, dans un autre rapport à l’être, unique, inhabituel. »
Philippe Sollers
La première édition du Paradis de Cézanne paraît, apparaît car les tableaux de Cézanne sont des apparitions, en 1995, chez son éditeur Gallimard. L’écrivain reprend son texte dans Éloge de l’Infini, le second volume de son encyclopédie savoureuse et savante en 2001, toujours chez Gallimard. Nous voici aujourd’hui face à une nouvelle édition de l’ouvrage, riche d’une nouvelle couverture, à l’occasion de l’exposition « Cézanne et nous », au Grand Palais à Paris, une nouvelle édition que l’on reçoit comme une missive heureuse du Paradis, celui de Sollers et celui de Cézanne.
Philippe Sollers convoque dans cet essai flamboyant quelques témoins essentiels, Rilke : Même quand on ne regarde aucun de ses tableaux en particulier, rien qu’en restant debout entre deux salles, on sent leur présence se reformer avec une colossale réalité., Rimbaud : Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant., il nous suffit de remplacer langue par peinture, et tout s’éclaire, et Georges Rivière (2) : … ses toiles ont le calme, la sérénité héroïque des peintures et des terres cuites antiques, et les ignorants qui rient devant les Baigneuse, par exemple, me font l’effet de barbares critiquant le Parthénon., ou encore Cézanne lui-même à propos des Noces de Cana de Véronèse : Les Noces de Cana ? Vous pouvez détailler, tout le reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là présent. Vous sentirez sa rumeur autour de la tête. Nous pouvons sans difficulté appliquer aux toiles de Cézanne, ce qu’il écrit sur Véronèse, la rumeur des Baigneuses ou de la Sainte-Victoire. La sensation est la grande affaire de Cézanne et de Sollers, la présence, le goût (La guerre du goût – 1994) l’être du Temps. Il faut suivre le peintre, au Louvre ou dans son atelier sur le motif, au Jas de Bouffan dans la campagne aixoise, le lire, et comme il nous y invite boire ses toiles reproduites dans l’ouvrage, par exemple : Autoportrait au chapeau à large bord (1879-1880), Le Vase Bleu (1889-1890), Baigneurs (1879-1880), ou encore Pommes et oranges (1899) et La Montagne Sainte-Victoire (1888-1890), et des toiles que l’on continue de nommer natures mortes, par habitude, par conformisme, ou plutôt par cécité, alors qu’à lire Sollers et à regarder au plus près les toiles de Cézanne, c’est la vie, et donc Cézanne qui nous saute aux yeux, quand on ne veut pas voir la vie, on invoque la mort, vieille lubie du XIXe siècle.
« Un tableau, comme de la musique (ces fruits sont des notes), ce sont des touches qui, une par une, vont toutes vers un tableau. La peinture est insoumise, comme la poésie. »
Il faut toujours être attentif aux dates avec Philippe Sollers - comme d’ailleurs avec Picasso, qui datait toutes ses toiles, un accord au temps de la création -, nous l’évoquions Le Paradis de Cézanne est publié en 1995, il est entouré de deux romans, Le Secret (1992) et Studio (1997), et d’un autre essai Les Passions de Francis Bacon (1996), même intensité dans ses toiles que dans celles de Cézanne, dans l’entre temps si Sollers ne publie rien, ne pensez pas qu’il n’écrit pas, ce serait mal le connaître.
« Il peint en même temps que la passion métaphysique anti-métaphysique de Nietzsche s’accomplit. C’est, lui aussi un homme du tréfonds, du sans fond, un aventurier, plan par plan, du plus intérieur du cœur, là où Pensée et Mémoire, Pensée et Reconnaissance, Pensée et Sensation méditent ensemble. »
Comment ne pas lier ce qu’écrit Nietzsche dans Ecce Homo : « Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là prouvent une chose : c’est que le génie ne saurait vivre sans un air sec et un ciel pur, c’est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités. », à la Montagne Sainte-Victoire, au jardinier Vallier, ou au Château Noir. Un génie écrit, un autre peint sans la moindre crainte.
Cet essai qui nous occupe est aussi un roman, le roman d’un peintre admiré, inscrit lui aussi dans le mouvement du Temps, qui pourrait définir l’œuvre de Sollers, si le temps y est à l’œuvre, il suffit d’ouvrir les yeux, un mouvement interne irrigue ses romans et ses essais, ce qui les rend intemporels, comme le sont les toiles de Cézanne. Sollers est donc à l’œuvre, il voit, boit les œuvres, lit les correspondances du peintre notamment avec son fils, les souvenirs de ceux qui ont fait le déplacement à Aix, au plus près du peintre, des jeunes qui l’entourent, comme Joachim Gasquet, qui écrira son Cézanne, des jeunes qui l’écoutent et le regardent alors que Zola l’ami, enferme les tableaux dans une armoire, cachez-donc cette liberté que je ne saurai voir ! Cécité et surdité sont les deux mamelles de ces temps, où le vieux Cézanne, se prépare à franchir le pas. Il est en bon chemin, un chemin que nous montre Sollers. On peut à nouveau l’emprunter, d’un paradis l’autre, Sollers nous fait signe !
« Cézanne ? Il est où, Cézanne ?
Partout, nulle part.
Dans le fond du jardin du Temps, sous le tilleul. »
Philippe Chauché
(1) cité par Hadrien France-Lanord dans La couleur et la parole – Les chemins de Paul Cézanne et de Martin Heidegger : https://www.lacauselitteraire.fr/la-couleur-et-la-parole-les-chemins-de-paul-cezanne-et-de-martin-heidegger-hadrien-france-lanord
(2) Georges Rivière (1855-1943) écrivain, critique d’art et ami de Cézanne, on lui doit Cézanne, le peintre solitaire.
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