Le Palais- François-Henri Désérable (par Philippe Chauché)
Le Palais- François-Henri Désérable – Gallimard – 400 p. - 23 euros – 20-08-26.
Ecrivain(s): François-Henri Désérable Edition: Gallimard
« Au début, on crut à de l’esbrouffe. Certains haussèrent les épaules : le gamin avait dû mémoriser une liste d’arômes et maintenant il les débitait mécaniquement sans même les sentir. Mais à mesure qu’il égrenait les arômes se produisait une chose étrange : chacun portait son verre à ses narines, ou bien en buvait une gorgée, et reconnaissait alors ce qu’il venait d’entendre. »
Le Palais est l’éblouissant roman d’Arun, un enfant qui deviendra le plus exceptionnel nez du monde de l’œnologie, un surdoué du vin, un héros de la dégustation, un découvreur unique d’arômes, un enfant adopté en Inde par une famille bourguignonne, qui portera la Bourgogne au cœur et aux lèvres. Rien ne lui échappera, les vins de Bourgogne, comme ceux du Bordelais, les vins de lointaines contrées, vins rares, disparus depuis longtemps des mémoires vigneronnes, comme ceux que la jeunesse fait encore douter de leur avenir en bouteille.
Il découvre ce don en goûtant discrètement quelques vins dans le restaurant de son père adoptif, puis de verre en verre, de dégustations en caveaux, son savoir unique éclatera au grand jour – Voici comment faisait ce gosse : il avait lu le Grimoire du temps. Et il ne s’était pas contenté de le lire, il l’avait appris par cœur. Tout aurait pu ainsi continuer, de saisons en saisons, de vendanges en vinifications, mais c’était sans compter sur l’imaginaire vertigineux de François-Henri Désérable. Il y aura une première escapade d’Arun et sa complice Margot, fille d’un artiste viticulteur, de domaines en domaines, de châteaux en châteaux, pour le bonheur de leurs palais et l’étonnement des vignerons qu’ils croiseront – … en chemin, ils rencontrèrent des hommes et des femmes qui n’étaient pas seulement des artisans de la terre, mais de véritables artistes. Puis Arun, sans trop que l’on sache pourquoi, va disparaître du monde de ses proches, se volatiliser comme la part des anges, ce vin qui s’évapore des pores du bois des tonneaux. Il traversera l’Europe, dégustant ce qu’il y avait de plus étonnant, surprenant, éblouissant, puis il y eut l’Amérique latine, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il planta des vignes aux Marquises, mais pour la première fois de sa jeune carrière d’aventurier des vins, il échoua à inventer son vin, alors revint sur les traces de son enfance au pied d’une montagne d’ordures, où survivent les enfants perdus. Enfin, pour ne pas tout dévoiler de ce foisonnement romanesque, il y eut les Etats-Unis, une aventure nouvelle s’y nouait, et l’imaginaire d’Arun, son savoir-faire, le transforma en un collectionneur unique. Les vins peuplaient ses rêves, son imaginaire, il leur offrait une deuxième vie, un rayonnement exceptionnel.
« La robe avait la couleur rousse de la tuile brûlée par un été perpétuel, on aurait dit Sienne vue du ciel, par un matin sans vent ; le nez était d’une pureté désarmante : concentré, sans aucune note de poussière, exhalant des arômes de caramel chaud, de sucre brun, de raisin sec ; le vin déployait d’emblée une symphonie magistrale : les fruits des bois, pleinement mûrs mais vibrants, pleins d’éclat, de tension et de vie, mais aussi les épices, la cannelle, le clou de girofle, et cette touche légèrement fumée, presque cendrée – un feu de bois dans une maison de campagne. »
Les grands livres, tels les grands vins ne sont que subtils équilibres, équilibres entre l’art du récit et le style ; les tanins, tels les adjectifs restent discrets, ils ne s’imposent pas, et s’ils épousent les lignes du roman, nous éclairent, mais ne l’encombrent pas, ils ont la légèreté des arômes des vins dégustés. Je me souviens qu’à plusieurs reprises, Philippe Sollers, nous invitait à lire un roman à haute voix, à voix portée, sonnante et inspirante, pour que le livre se dévoile, Le Palais, peut se lire ainsi, et cela ne trompe pas. Ce roman offre une magistrale symphonie littéraire, une plongée exceptionnelle dans l’art du roman, de sa dégustation ; comme le vin, lorsque l’on prend son temps, le roman se livre avec toutes ses surprises et ses richesses. Grand roman composé, comme le disait également Sollers, comme l’on compose un vin, les vignerons possèdent, certains sans le savoir, le don de la composition, il en est de même de l’art romanesque. Si l’on ne devait retenir qu’une seule région viticole que visite ce roman, ce serait la Bourgogne, qui a adopté Arun, et Le Palais nous offre une éblouissante encyclopédie romanesque de ses vins ; entre chaque page, on déguste tel ou tel vin que l’auteur nous offre, verres à la main. C’est cette encyclopédie, mais mille fois plus riche que cache Arun dans son cerveau, une bibliothèque invisible, que lui seul convoque. Souhaitons pour le moins, que Le Palais, s’invite à votre table, vous irez de surprises en bonheurs, vous prendrez votre temps pour le déguster, vous plongeant vous aussi dans le Grimoire du temps qui irrigue ce roman d’exception.
Philippe Chauché
On doit notamment à François-Henri Désérable : Tu montreras ma tête au peuple, Évariste - https://www.lacauselitteraire.fr/evariste-francois-henri-deserable , Un certain M. Piekielny, Mon maître et mon vainqueur, L’Usure d’un monde, une traversée de l’Iran (Gallimard).
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