Le nid, Shirley Jackson (par Yasmina Mahdi)
Le nid, Shirley Jackson, trad. De l’américain par Clément Martin, 320 p., éd. Rivages/Noir, 2026, 22€
Shirley Jackson, née le 14 décembre 1916 en Californie, est une pionnière du néo-gothique et du roman d’horreur moderne. Très vulnérable, elle subira de graves problèmes de santé, dus à des états dépressifs, des addictions et aux maltraitances de son mari, homme rétrograde et jaloux. Elle mourra prématurément à l’âge de 48 ans le 8 août 1965.
Shirley Jackson campe le portrait d’une jeune femme esseulée, migraineuse, vivant avec sa tante, employée d’un musée, sorte de nid archéologique, menacé de s’effondrer à cause du poids de ses collections, et du poids du passé. La jeune Elizabeth, mutique chez les amis de la famille, souffre d’une personnalité diffractée. De très beaux passages mentionnent son état : « Depuis sa place, Elizabeth voyait son image sur la surface lustrée du piano à queue, de brefs reflets de son visage dans la coupe de cristal pleine de fruits en cire et, lorsqu’elle bougeait la main, des éclats scintillants dans le miroir au cadre doré sur le manteau de la cheminée, dans les perles de verre sur l’abat-jour, sur les boutons de manchette de M. Arrow et sur le bocal peint et toujours rempli de dragées posé sur la table ». Au sein de ce décor douillet mais immuable, s’immiscent le trouble, le malaise dans un climat oppressif.
L’intériorité trouble d’Elizabeth est peu à peu dévoilée de façon psychanalytique. Shirley Jackson met le suspense en scène, se substituant ironiquement à l’autorité (masculine), considérée comme seule compétente : « Mais laissons la parole à une autorité médicale dont les expressions plus convenables laissent espérer un remède plus sûr (et plus durable) qu’un simple exorcisme (…) » - ici, en la personne du docteur Vray. La problématique d’Elizabeth ne ressemblerait-elle pas à celle de la romancière, prisonnière d’un mari autoritaire et de plus, mère de quatre enfants, en proie à une grande vulnérabilité émotionnelle ? Nous sommes loin d’un portrait édulcoré et stéréotypé d’une jeune fille comme il faut. Ainsi, les masques d’Elizabeth tombent, entre distorsion et envoûtement. La pauvre Elizabeth apparaît hantée, dévorée par des succubes.
Au fur et à mesure, nous faisons corps avec l’héroïne et la suivons à travers son labyrinthe de schizophrène. L’autrice nous entraîne vers une multiplicité de reflets-miroirs, de plusieurs moi concomitants, heurtés, angoissés. Elizabeth s’efface au profit de Lizzie, de Beth puis de Betsy, qui livrent tour à tour des monologues fous, ce qui brouille la conscience d’un moi unique, et livre Elizabeth à la psychose. Est-ce là possiblement une hétéronomie de Shirley Jackson ? Il se trouve également une certaine ressemblance avec la protagoniste du film Pas de printemps pour Marnie : « Avec les petits gâteaux en tête, elle alla vite vers le miroir brisé, y arrangea ses cheveux puis, après avoir pris son sac à main (…) elle ouvrit la porte de la chambre et la referma à clef, abandonnant le chaos qui y régnait, puis mit cette clef libertine dans le chaste sac à main d’Elizabeth et alla jusqu’à l’ascenseur ». La comparaison avec Marnie réside, entre autres, dans le caractère étrange d’Elizabeth, sa fétichisation pour les objets, le phénomène de répétition et ses différentes identités, la chasteté aussi.
Le médecin traitant, le docteur Vray, se trouve confronté aux diverses occurrences de la personnalité de sa patiente. Chose qui manifeste, au cours des séances d’hypnose, ce que la morale autorise aux femmes et ce qui leur est assigné comme conduite sociale. L’alcool, le délire, perturbent ce monde clos de la bourgeoisie américaine (aux vices cachés). Ainsi, les gestes les plus banals du quotidien se transforment en rituels maniaques, et c’est là une des clefs du genre de l’horreur psychologique. Shirley Jackson déconstruit les liens filiaux, les relations entre femmes, états peu représentés en littérature et remettant en question des normes sclérosantes. Le monde aisé des années de l’entre-deux-guerres est dépeint comme un enfer.
Yasmina Mahdi
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