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Le chardonneret, Donna Tartt (par Sandrine-Jeanne Ferron)

Ecrit par Jeanne Ferron-Veillard le 10.09.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres, Roman, USA

Le chardonneret/donna tartt/traduction edith soonckindt/pocket/2015/1104 pages

Le chardonneret, Donna Tartt (par Sandrine-Jeanne Ferron)


Aurais-je agi autrement si j’avais eu une personnalité différente ou quelle personnalité aurais-je eu, si ma mère n était pas morte ce jour-là.

J’ai lu Le Chardonneret en version originale (je ne parlerai donc pas de la forme et du style) en trois semaines et ces deux questions sans point d’interrogation sont en français quelque part dans ma tête. Comme un rêve qui s’accroche aux membranes de l’hippocampe parce qu’il a eu le temps de s’en souvenir. L’ambiance spectrale des rues de New-York. À l’intérieur, les personnages et un tableau, Le Chardonneret. Theo dans l’atelier de Hobie, en sous-sol, entre la boutique d’un artisan et le laboratoire d’un alchimiste. Le sanctuaire d’odeurs, la chaleur du poêle au centre et la lumière en pigments. La cuisine glaciale, chez le père, à Las Vegas. La géométrie du vide et de l’absence. Les dates d’entrée associées aux dates de sorties. Le tableau existe.

Le Chardonneret est exposé de manière permanente depuis 1896, au musée du Mauritshuis, situé à la Haye, aux Pays-Bas. L’œuvre de Carel Fabritius, peintre néerlandais né au mois de février, la date officielle étant la date de son baptême, le 27 février 1622. Mort le 12 octobre 1654. Carel Fabritius fut l’élève de Rembrandt, à Amsterdam, pendant une année. Sa première épouse mourut en couches, en 1643. Il quitta l’atelier du Maître, il se remaria sept années plus tard et partit s’installer à Delft, en 1651. Le tableau est daté de 1654. Le trompe-l’œil est parfait. L’oiseau est à taille réelle. Le tableau mesure moins de vingt-trois centimètres pour une hauteur de trente-trois centimètres et cinq millimètres. Aisément transportable. Peinture à l’huile, sur un panneau de bois, du chêne pour le poids et la résistance. La fonction du tableau n’était pas d’être un tableau. Destiné, ici le mot a une essence graphique et nerveuse, à être une enseigne ou un volet de protection pour une toile jugée plus rare ou le couvercle d’une boîte (lire les publications officielles du Mauritshuis et les essais qui lui sont consacrés), son histoire est à elle seule une vie, une lecture cruciale. 1622-1654.

Le peintre peignait dans son atelier, à dix heures du matin, le 12 octobre 1654. Juste à quelques dizaines de mètres d’un ancien couvent dont les sous-sols conservaient des tonneaux. Carel Fabritius succombera à ses blessures, lors de l’explosion de la poudrière de Delft, ce jour-là, entre dix heures trente et onze heures trente. Les tonneaux étaient des barils de poudre noire.

Une douzaine d’œuvres ont survécu dont Le Chardonneret. Sa dernière restauration, en 2003, témoigne que la couche de peinture supérieure était encore humide le jour de l’explosion. Les impacts y sont d’autant plus détectables, ces stigmates qui forment d’imperceptibles cratères en surface. Les drames et leurs cicatrices. Le tableau est miniature et le roman est immense. Ce genre de livre qui imprime la peau, qui pèse dans les mains et dont j’ai espéré l’immobilité forcée pour ne pas devoir le lâcher. Oui, l’immobilité, celle du drame qui allonge et la trame du livre qui tient éveillé. Les deux ensembles. Le livre est une des infinies possibilités du réel dont l’auteur s’empare, nous le savons, il est le témoin de la réalité de celui qui le lit. Il devient l’objet de liaison.

C’est aussi le rôle du tableau, Le Chardonneret, pour Theo Decker, le narrateur du livre.

Donna Tartt a passé dix années avec le tableau. Maintenir en vie ce qui est voué à disparaître ou ce qui a été détruit. Dix années, c’est à peu près le délai que Donna met à composer un livre. Ça laisse le temps aux évènements de se produire. Page 1, ça commence par une déflagration. Il pleuvait ce jour-là, à New-York et la ville prend l’eau quand les nuages craquent.

Ses habitants dérapent, les taxis traînent et tout se déplace à contre-courant. Les minutes tardent, avant, après et celles où il, ou elle, aurait pu être là avant ou après. Theo et sa mère vont souvent au Metropolitan Museum of Art, c’est le point zéro, le MET est tout près de l’appartement qu’ils habitent à deux. Ils ont leurs tableaux et leurs salles préférées. Theo a treize ans et c’est lui adulte qui décrit sa mère dans le hall de l’immeuble, sur les marches du musée, sa mère en colère ce matin-là parce qu’il a été renvoyé du collège. Sa mère qui coure, la tasse de café dans l’évier, la couleur de son rouge à lèvres, son pull sur le dossier d’une chaise, ces images encore moites avant que leurs fragments ne s’incrustent dans sa cornée. Welty est un antiquaire connu à New-York. Lui et sa nièce Pippa sont également au musée, une chevelure rousse, une silhouette penchée devant un tableau, ça prend quelques secondes, Theo tombe amoureux. C’est sa mère qui meure. Et tous les autres. L’explosion du MET, à New-York, même si Donna Tratt ne mentionne pas son nom, c’est lui sur la carte qui disparaît. Lors d’une interview, Donna racontera qu’elle écrivait cette scène au moment des évènements du 11 septembre 2001.

La poussière. Les gravats. Les débris. Le plafond. Les lambeaux, le métal ou le bois ou autre chose, le son surtout, l’absence de lumière et des pluies d’étincelles. Plus de sortie, plus d’entrée, impossible de revenir sur ses pas, sous ses pas, des corps. Et la fumée. Le souffle des sirènes. Theo parvient à ressortir du musée avec une bague, un tableau et le message que Welty lui a confié pour son associé, Hobie.

Sa concentration joyeuse montait en nuages depuis l’atelier puis se diffusait partout dans la maison avec la chaleur du poêle à bois en hiver.

Peint comme le visage d’un homme, Le Chardonneret est-il un autoportrait, il semble que tous les tableaux le soient, Theo est un orphelin qui doit prendre soin d’un oiseau, chassé d’un paradis en décombres. Rien ne tient. Tout tient sur un sol friable sur lequel il faut se hisser, grandir et apprendre à partir. Le sol, c’est New-York et dans les années 2000, c’est un linceul gris. Andy est le meilleur ami de Theo, ce sont ses parents qui vont le recueillir jusqu’à ce que la famille, mais laquelle, se manifeste. Toujours à l’extérieur regardant vers l’intérieur. New-York, ce sont ses parcs comme autant de zones tampons ou d’entre-deux, ses quartiers membranes, ses antiquaires, les ateliers en sous-sol, ceux qui refont, ceux qui réparent, ceux qui transforment. Theo rencontre l’associé de Welty, il retrouve Pippa, gravement blessée, il rejoint une famille, non, il a un père et ce père vit avec sa copine, de quoi vivent-ils, ils vivent à Las Vegas.

Les flaques d’ombre.

Le livre est une suite de chambres d’échos, les deuils dans lesquels les personnages s’enferment à double tour. Ils jettent la clef pour ne plus en sortir. Andy, Hobie, Pippa. Le tableau. Boris, c’est l’amitié à Las Vegas, deux adolescents qui ont des parents officiels, une maison avec piscine. Au bord du désert, la rue est borgne, il n’y a plus de voisins, qui ramasse les poubelles, le chien ne sort jamais, il y a des bouteilles d’alcool dans les placards, des médicaments dans l’armoire à pharmacie, un bus pour les conduire à l’école mais impossible de se faire livrer une pizza. La télévision qui accroche le mur, les images en poudre ou l’artificiel en boucle pour s’enfuir et des adultes qui font de l’argent. Prendre le bus pour aller manger une pizza.

C’est un privilège d’aimer ce qui échappe à la mort.

Las Vegas-New-York dans l’autre sens, c’est l’itinéraire d’un désespoir d’un bord à l’autre du roman. La frontière entre la fiction et la réalité, la fresque sociale, le road-movie et le thriller jusqu’à Amsterdam au pas de course et dans tous les genres et sans jamais être essoufflé. Theo. Quatorze années d’une vie et l’entropie des évènements à partir d’un geste et de son déploiement.

Le récit est quasiment homérique, l’irréversibilité et la destruction de ce qui avait un ordre au départ sans jamais pouvoir revenir en arrière. Plus d’entrée, plus de sortie et entre, ce sont des ruines qu’il faut savoir escalader. L’invariance de la matière n’est jamais celle des êtres.

Le bien n’est pas toujours la conséquence de bonnes actions, pas plus que le mal résulte de mauvaises actions.

Theo pourrait avoir trente-deux ans à la fin du livre comme lorsque Carel Fabritius travaillait sur le portrait du sacristain de la Vieille Église de Delft, nommé Simon Decker, le 12 octobre 1654. Le tableau, le peintre, le sacristain qui posait. Oui, c’est un privilège d’aimer ce qui échappe à la mort, ça permet d’échapper aux émanations mortifères de la vie. Theo Decker a vingt-sept ans à la fin du livre, mille cent quatre pages (sept-cent-quatre-vingt-quatre pour la version originale) pour endosser son propre visage. Le rescapé. Il me plaît de penser que Theo ressemble au peintre, cet Autoportrait réalisé en 1645 et conservé au musée Bijmans Van Beuningen, à Rotterdam. Symétrie des dates 1645-1654. Le visage d’un homme qui a vécu, est-il meilleur, il a agi selon ce qu’il a appris, il a avancé selon les images qu’il a aimées et protégées. Ça sauve de la mort.

Quand j’étais gosse, après la mort de ma mère, je déployais des efforts considérables pour avoir son image à l’esprit quand je m’endormais de façon à peut-être rêver d’elle, sauf que ce n’était jamais le cas. Ou plutôt, je rêvais d’elle en permanence, mais en tant qu’absence, pas en tant que présence (…). Parfois, je la repérais dans une foule, ou dans un taxi qui s’éloignait, et je chérissais ces visions fugitives malgré mon incapacité perpétuelle à les rattraper. Chaque fois, elle finissait par m’échapper.

J’ai regardé longtemps la chaîne entre l’oiseau et ce qui le retient, le point exact où la vie se pose et où elle s’est posée. La netteté n’est pas celle de l’oiseau (que notre œil recompose à distance par les touches épaisses et successives du peintre) mais de la chaîne. Le contraste, c’est le fonds clair (la rupture picturale avec son maître Rembrandt) et le corps de l’oiseau qui, ainsi, peut s’en détacher. Là, le geste crucial.

Celui de Donna Tartt de nous retourner le cœur et de nous maintenir immobile. Malgré la fenêtre ouverte.


Sandrine-Jeanne Ferron


Donna Tartt est née le 23 décembre 1963, à Greenwood, dans l’état du Mississippi. Elle publie son premier roman en 1992, le Maître des illusions/The Secret History. Succès mondial, le roman est considéré comme le texte fondateur du genre littéraire dit Dark Academia. En 2002, parution de son deuxième roman, Le Petit copain/The Little Friend puis Le Chardonneret/The Goldfinch, en 2013, couronné par le Prix Pulitzer l’année suivante. Le roman est adapté au cinéma, en 2019. Saluée par ses pairs, notamment la romancière Ann Patchett, elle a été nommée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par le magazine Time, en 2014.


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A propos du rédacteur

Jeanne Ferron-Veillard

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Jeanne Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.