La tourbe et les larmes, John Quigley (par Léon-Marc Levy)
La tourbe et les larmes (To Remember with Tears), John Quigley. Traduit de l’anglais par Paul Mousset, éditions L’Arbre Vengeur mars 2026. 328 P. 21 €
Edition: L'Arbre Vengeur
Écrivain rare, John Quigley, dont le titre traité ici est le premier traduit en français, nous offre un ouvrage âpre (et drôle), violent (et tendre), désespéré (et furieusement plein d’espoir) fou (et fou).
Cette île perdue au large de l’Écosse porte sur ses terres noyées de tourbe gluante quelques familles de malheureux pour lesquels survivre est une aventure quotidienne.
Perdu parmi les perdus, Cruachan Campbell, droit sorti de l’enfer d’une terre impossible et d’une misère plus noire que la nuit. Cinglé, velléitaire et paresseux, dévoré par l’idiotie, la superstition, happé par des espoirs et des projets plus absurdes les uns que les autres, il erre, hagard, au sein d’une famille dont les membres, Flora et les filles, ne valent guère mieux que lui – sauf peut-être ce jeune fils qui a fichu le camp sur le continent avec la montre du grand-père à vendre et qui ne reviendra jamais. Mais jamais n’a pas de sens pour Cruachan, il ne sait pas le temps et plus d’un an après le départ de Roddy il pense que son fils est parti depuis huit jours et qu’il reviendra aujourd’hui, ou demain peut-être.
L’hébétude parfaite de Cruachan n’empêche pas une succession d’espoirs voués tous à l’échec. Par la volonté du ciel. Ou par l’absence de volonté de Cruachan. Mais demain, demain …
Il se dit que, le lendemain, après tout, il prendrait peut-être bien sa bêche et sa hotte pour tâcher de trouver de la terre, de quoi étendre une planche de sol sec, aéré, sur la tourbe gonflée d’eau et le roc. Il se rappela en avoir décidé de même deux semaines auparavant et à diverses reprises, mais non seulement cette année-là mais, aussi loin qu’il pouvait se souvenir, un an après l’autre. Néanmoins, au mépris de toute raison, naissait soudain en son coeur cet espoir infini que pas plus Dieu que l’homme ne parvient à tuer vraiment.
Son grand projet est de bâtir une « cathédrale ». Pour Dieu et pour Flora. Depuis trente-trois ans. Et elle n’a pas encore de toit. Il faut imaginer un Kane pauvre comme Job et retardé mentalement.
Cette grande maison était sa prière en briques et en mortier ; saugrenue, pathétique, incroyable ; symbole absurde de l’homme lui-même.
Cruachan ressemble à sa terre jusqu’à s’y fondre. Paresseuse, ingrate, promise au désert elle fait miroir à cette autre erreur de la nature que sont Cruachan et sa famille. Ils sont ce que produisent la tourbe, la solitude, la misère.
La terre de Cruachan, à base de tourbe, était si irrémédiablement gorgée d’eau, si inanimée, que même ses voisins hochaient la tête. Quand ils passaient près d’elle. Lorsqu’il la bêchait, elle dégorgeait une eau noire. Quand il y plantait quelque chose, les racines en pourrissaient, entraînant la mort du reste. À chaque essai, même échec. Au temps normal de la récolte, les plantes avaient disparu. Seul subsistait l’inextinguible amour de Cruachan pour son île.
Et, comme souvent, la religion de ces pauvres hères relève bien plus de la folie superstitieuse que de la foi. Des prêcheurs portent leur discours d’île en île, violent, intolérant et stupide. La fille aînée de Cruachan, Notre Sheena – c’est réellement son prénom – est « missionnaire », porte-parole du fou en chef Abrach, semant ici et là la poudre de perlimpinpin bigote à qui veut l’entendre. Un monde qui se défait se nourrit de cette poudre comme de l’illusion suprême. Le Dieu auquel ils croient ne leur pas fait assez de mal. Pauvre fille, atteinte de bigoterie aiguë et, dans le même élan, d’une nymphomanie qui ne l’est pas moins. Abreuvée aux discours d’Abrach, enivrée par ses pulsions sexuelles la pauvre créature erre dans la folie.
Rien ni personne au monde n’arrachera Cruachan Campbell à sa terre, à sa tourbe, à sa misère. Lui et toute sa famille deviendront tourbe, algues et eau.
John Quigley nous offre là son chef-d’œuvre.
Léon-Marc Levy
La tourbe et les larmes (To Remember with Tears), John Quigley. Traduit de l’anglais par Paul Mousset, éditions L’Arbre Vengeur mars 2026. 328 P. 21 €
John Quigley était un écrivain et journaliste écossais, né en 1925. Il s'est d'abord fait connaître comme journaliste avant de se tourner vers le roman : à quarante ans, en 1965, il publie son premier roman, Demain n'est pas pour les hommes (Fayard), une œuvre inspirée par la misère sociale des îles Hébrides, à l'ouest de l'Écosse. Son œuvre la plus connue reste King's Royal (1975), un roman historique retraçant la naissance du whisky blended dans le Glasgow victorien du milieu du XIXe siècle. John Quigley est mort le 28 septembre 2021, à l'âge de 95 ans
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