La Société protectrice des kaijus, John Scalzi (par Didier Smal)
La Société protectrice des kaijus, John Scalzi, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mikale Cabon, L’Atalante,/La Dentelle du Cygne, avril 2023, 336 pages, 22,50 €
John Scalzi est un des plus grandes plumes de la science-fiction contemporaine, et le choix de parler de son œuvre au travers d’un seul roman, hors séries, est pénible. Alors, va pour La Société protectrice des kaijus, un roman récent mais aussi un roman qui permet de délimiter un territoire habitable ou non pour certains. Un exemple très simple : quiconque ne sourit pas à la lecture des phrases suivantes peut passer à la critique suivante : « Je soupçonnais la majorité de la faune locale d’évoluer dans la gelée natale, où les grosses bêtes se régalaient des œufs de kaijus avant d’être à leur tour dévorées par des parasites. La Nature aux crocs ensanglantés, comme aurait dit Tennyson. Ou alors le cycle de la vie, comme aurait dit Mufasa. » C’est dommage, car cette phrase montre toute la puissance d’un Scalzi : la capacité à mélanger les genres, à refuser une hiérarchie dans ce qui est désormais notre culture commune. Car oui, tout le monde a vu Star Wars et comprend la référence lorsqu’il est question, supposément au Groenland, de se glisser dans un tauntaun en cas d’égarement dans le froid, et tout le monde sourit, complice, lorsque Scalzi résume la description d’un kaiju à cette formule extraordinaire : « Ce bestiau ressemble à une crise de panique de H. P. Lovecraft. »
Précision utile : le personnage-narrateur de La Société protectrice des kaijus , Jamie Gray, est un amateur de science-fiction, qui a renoncé à « une thèse sur la littérature utopique et dystopique », et qui s’amuse des références diverses auxquelles il peut se laisser aller avec ses trois nouveaux amis (plus un jeu franchement régressif mais fendard sur des noms de groupes possibles), eux détenteurs chacun d’un doctorat, mais dans des domaines plutôt éloignés de la littérature (biologie, physique, géologie, ce genre). Et ces trois nouveaux amis, il les rencontre après avoir été embauché, dû à sa thèse inachevée, par la SPK : la Société Protectrice des Kaijus a besoin d’un « organisme fonctionnel à même de porter des trucs », et on ne refuse pas un job aussi bien payé en ce premier confinement dû au Covid-19 – pour lequel la SPK développe vite fait un vaccin, qui va de pair avec des dizaines d’autres, tous développés dans le cadre de ses activités.
Quant à ces activités, elles portent bien sur la défense d’une espèce animale, mais pas n’importe laquelle et n’importe où : il s’agit de monstrueuses bestioles mesurant entre cent et cent cinquante mètres de haut séjournant sur une planète parallèle (la théorie du multivers est ici mise à contribution) tellement proche de la nôtre qu’il suffit d’une explosion nucléaire pour amincir la frontière entre les deux univers, et éventuellement permettre la migration d’un kaiju attiré par cette explosion – d’où l’idée du premier Godzilla, inspiré par une visite inopportune d’un kaiju attiré par l’explosion, en mai 1951, d’« un prototype de bombe à hydrogène sur l’atoll d’Enewetak, aux îles Marshall ». Quant à savoir pourquoi les kaijus sont attirés par la moindre explosion liée au nucléaire, elle est très simple : ils sont eux-mêmes de véritables centrales nucléaires, selon une biologie qui fait d’eux plutôt des environnements que des organismes.
Sur ces prémisses, Scalzi construit, avec humour et intelligence, toute une histoire basée sur une vaste conspiration du silence à l’échelle internationale, tant des états que des entreprises, tout le monde ayant à cœur de préserver l’environnement extraordinaire de cette planète parallèle» et les kaijus tout en les étudiant afin d’en tirer l’un ou l’autre bénéfice. C’est d’ailleurs l’avidité humaine, le capitalisme dans ce qu’il a de plus sauvage et inhumain, qui constitue le nœud narratif du roman, les quatre nouveaux employés de la SPK étant confrontés à l’enlèvement, si on peut dire, d’un kaiju, et ayant fort à faire pour le ramener à bon port avant qu’il explose, avec la complicité d’autres employés de la SPK…
Tout cela fait de ce roman de Scalzi une lecture amusante, peuplée de personnages bien construits et attachants (même Niamh, l’être caractériel à la mauvaise foi le plus dingue jamais rencontré en littérature), qui sous ses allures de vaste blague référentielle, offre quelques belles pages de jeux sur les possibles scientifiques tout en payant sa dette à ses sources d’inspiration, de Godzilla à Jurassic Park en passant par Le Samouraï Virtuel, par un jeu de citations tout à fait hilarant. En lisant ce roman, on pense parfois à l’univers de Thursday Next créé par Jasper Fforde, où le public des pièces de Shakespeare se comporte comme à un mélange entre concert de rock dans un stade et grand événement sportif : comme ce public, on a envie de lever les bras au ciel de joie à chaque référence faite par Scalzi au cours de La Société protectrice des kaijus. C’est dire si on a lu le roman avec un enthousiasme rare, porté qu’on était en plus par un style reflétant à chaque détour d’une phrase l’esprit aventureux et sous tension d’une histoire aussi intelligemment construite que menée.
Didier Smal
John Scalzi (1969) est un auteur américain de science-fiction, élu en 2010 président de la Science Fiction and Fantasy Writers of America. Sa série de romans la plus connue est Le Vieil Homme et la Guerre (sept tomes).
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